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Un iceberg à la dérive de 100 mètres de haut frôle le village d’Innarsuit, une petite île au nord-ouest du Groenland. Juillet 2018.
© Lucia Ali Nielsen via Reuters

Environnement

Comment nous avons perdu le combat contre le changement climatique

Le «New York Times» vient de publier une très longue enquête pour rendre compte des atermoiements côté américain qui ont empêché l’émergence de mesures fortes pour réduire les émissions de carbone quand il en était encore temps, entre 1979 et 1989. Un récit captivant salué dans la communauté scientifique, une page de notre histoire universelle dont voici les grandes lignes

Plus de 100 interviews réalisées, 175 000 caractères soit l’équivalent de 20 pleines pages du Temps: la dernière enquête du New York Times Magazine est à la mesure de son enjeu, immense. Avec le soutien de la Fondation Pulitzer, le grand quotidien américain a tout simplement voulu retracer comment la planète avait raté son rendez-vous avec le climat, comment, malgré les efforts de plusieurs lanceurs d’alerte, et pas mal de bonne volonté, y compris des industries pétrolières et des républicains à une époque, rien n’a été fait aux Etats-Unis, plus gros émetteur de dioxyde de carbone du monde, pour stopper le changement climatique quand c’était encore possible.


Lire sur le site du «New York Times»: Losing Earth: The Decade We Almost Stopped Climate Change, un long-format de Nathaniel Rich, avec des photos et des vidéos de George Steinmetz)


Tout s’est joué de 1979 à 1989, «une décennie au cours de laquelle nous avions de bonnes chances de résoudre la crise climatique» écrit le journal. On savait déjà presque tout sur le réchauffement climatique en 1979, quand à Genève, en février, lors de la première Conférence mondiale sur le climat, les scientifiques de 50 pays unanimes estimèrent qu’il était «urgent d’agir». Pendant 10 ans se sont succédé séances et conférences de tout niveau, jusqu’à cet autre sommet aux Pays-Bas en novembre 1989 au cours duquel aurait dû être approuvé un traité imposant des objectifs. Mais cela n’a pas été le cas. C’est aux raisons de cet échec que s’attache le journal – dans une enquête historique qui a occupé le journaliste Nathaniel Rich à temps plein pendant dix-huit mois.

I – 1979-1982

Printemps 1979: un militant inquiet

Quelques héros émergent de la petite galaxie d’experts qui ont travaillé sur le climat aux Etats-Unis à cette époque. Le premier est un activiste de l’organisation Les amis de la Terre, Rafe Pomerance, que ses études d’histoire à Cornell ne destinaient en rien à devenir le héraut de la lutte contre les émissions de carbone. C’est en lisant dans un rapport technique parmi d’autres que «la poursuite de l’usage des énergies fossiles pourrait apporter un changement significatif et porteur de dégâts d’ici à 20 à 30 ans» qu’il tique. Choqué, ne trouvant pas d’information – on est bien avant internet –, il contacte un géophysicien cité dans un journal qu’il a trouvé: Gordon MacDonald, membre des Jasons, cette mystérieuse coterie de scientifiques de très haut vol qui conseillent la CIA, la NASA et les présidents américains. MacDonald a conseillé Eisenhower sur l’exploration spatiale, avant de s’intéresser au carbone pour Kennedy puis pour Nixon. La question le taraude depuis le début des années 1960, et il est ravi qu’enfin quelqu’un saisisse son importance. Le tandem va multiplier les rencontres, les conférences et les interviews, bien déterminé à éveiller les consciences, le lobbyste de 32 ans qui sait organiser un événement et l’influent physicien touche-à-tout, maître du sujet. Ce sont eux qui obtiennent du Bureau présidentiel de la politique scientifique qu’un comité scientifique indépendant décide en toute autonomie si leur alarme est justifiée, sous la responsabilité du père de la météorologie moderne, Jule Charney.

Automne 1979: une mobilisation cahin-caha

Le troisième héros est un mathématicien de la NASA, futur directeur du principal laboratoire de l'agence spatiale, le prestigieux Goddard Institute. Jim Hansen modélise les «mondes miroirs» qui permettent d’élaborer des projections des effets possibles des émissions de carbone sur la Terre, des «modèles de circulation générale» qu’il est possible d’accélérer, contrairement au monde réel. Le rapport Charney, qui servira de référence pendant toute cette période, les utilise pour conclure que, après prise en compte de tout le savoir disponible sur les océans, l’air et les énergies fossiles, le doublement des seuils de carbone dans l’atmosphère, qui va forcément se produire, entraînera une hausse de la température globale de trois degrés – un degré de moins que ce que prédit Hansen, un degré de plus que ce que prédit Akio Arakawa, un autre modéliste du climat. Jimmy Carter demande dans la foulée à l’Académie des sciences de plancher sur des mesures.

Ce qui ressort de l’époque est la difficulté de mobiliser autour d’un phénomène qui ne pourra être ressenti que lorsqu’il sera déjà trop tard. Le récit d’un atelier avec des politiciens et des scientifiques, en compagnie de Rafe Pomerance et Gordon MacDonald, en 1980, dans un magnifique hôtel sur une plage de Floride, est à ce titre édifiant. L’atelier devait accoucher de mesures concrètes à proposer. Un participant rappelle que même si les Etats-Unis stoppaient toute émission de carbone cette année-là, ça ne retarderait le doublement du seuil que de cinq ans. Un autre se demande si le réchauffement doit vraiment les inquiéter – «Do we care?» «Il faut cesser toute extraction de charbon et de pétrole» pour un troisième. «Il faut un retrait ordonné des énergies fossiles vers les renouvelables», corrige immédiatement le représentant d’Exxon – oui, Exxon, car un des mérites de l’enquête du New York Times est de mettre en évidence que les industries pétrolières étaient ouvertes aux questions de climat à l’époque et leur consacraient des programmes de recherche – même si la question qui les intéressait était légèrement différente: de quelle part de réchauffement Exxon pourrait-il être accusé…

Les discussions qui entourent la rédaction du communiqué final sont surréalistes: le changement climatique «va probablement avoir lieu», dit l’un; «va presque sûrement avoir lieu», corrige un autre – «est encore mal déterminé», préfère un troisième… Il n’y aura pas de communiqué final. Quatre jours plus tard, Ronald Reagan est élu. «Et très vite Rafe Pomerance, qui pensait être au début de quelque chose, s’est aperçu que c’était déjà la fin», écrit le quotidien.

1980-1981: malgré la blitzkrieg de Ronald Reagan, la mobilisation grandit

«Son élection nous rend fous de joie», aurait dit le président de l’Association nationale du charbon. Quand le Conseil pour l’environnement, une institution gouvernementale, transmet à Reagan un rapport avertissant «que les énergies fossiles pouvaient altérer de façon permanente et désastreuse l’atmosphère de la Terre, avec un réchauffement de la Terre et des effets très graves», le président envisage… de supprimer le conseil. Son administration demande au directeur de l’Agence de recherche sur l’énergie solaire de démissionner. Une «blitzkrieg», écrit le New York Times. Cette violence inquiète au sein même du Parti républicain. Rafe Pomerance, toujours lui, comprend qu’il faut un événement fort pour frapper l’opinion. Il prend contact avec un sénateur qui a déjà organisé une audition consacrée à l’effet de serre, un démocrate dont on entendra beaucoup reparler: Albert Gore Jr, dit Al Gore, 33 ans à l’époque, ancien élève à Harvard de Revelle, le scientifique qui a travaillé sur la bombe atomique, et collègue de MacDonald.

A la tête d’un obscur sous-comité au sein de la Commission pour la science et la technologie, Al Gore sait que les problèmes d’environnement ont le potentiel de devenir populaires – on y trouve des méchants, des victimes et des héros. Excès de sel dans l’alimentation, chercheurs faussant leurs résultats, ces sujets font frémir. Sauf qu’il n’y a pas vraiment de méchants dans l’affaire climatique. Alors que sa première audition n’a pas eu d’écho, Al Gore en organise une nouvelle, avec Jim Hansen dans le rôle du scientifique lanceur d’alerte. «Est-ce que je vais voir ce changement climatique, lui demande le démocrate, ou est-ce que cela sera mes enfants? Réponse du mathématicien: «Probablement vos enfants. Pour vous, je ne sais pas, mais vous avez l’air plutôt jeune. Il est plus tard que vous ne le pensez.»

Cette fois c’est le jackpot. Dan Rather consacre 3 minutes de son CBS Evening News à l’effet de serre. Pas de quoi pousser l’administration Reagan à recommencer à financer les travaux de Jim Hansen, brutalement stoppés. Mais une ouverture semble se dessiner avec Exxon, dont le directeur du département de recherche, un ancien conseiller scientifique de Robert Nixon, se prononce résolument lors d’un symposium public en faveur d’un nouveau modèle d’énergie, reconnaissant que le système capitaliste était «moins que satisfaisant» pour gérer l’effet de serre, et affirmant qu’Exxon allait «inventer» un nouvel avenir d’énergies renouvelables. Pour Hansen, jamais l’administration Reagan ne pourrait s’élever contre Exxon. Le combat devenait politique.

II – 1983-1989

1983-1984: l’exceptionnalisme américain contre le changement climatique

Mais tout se fige à l’automne 1983, écrit le New York Times. L’Académie nationale des sciences chargée en 1979 par Jimmy Carter de proposer des solutions s’est mise au travail, ce qui permet au gouvernement Reagan de temporiser à chaque question sur le sujet: il faut attendre la réponse des savants.

Celle-ci est présentée en octobre 1983 lors d’un grand gala, en présence de scientifiques mais aussi des responsables d’Exxon ou de General Motors – mais sans Rafe Pomerance, non invité. Celui-ci réussit à s’introduire dans un briefing pour la presse et récupère un exemplaire du gros rapport de 500 pages Changer le climat– pour découvrir qu’il n’apporte absolument rien de nouveau. Le rapporteur William Nierenberg écrit certes dans les conclusions qu’il faut agir immédiatement, mais ce n’est pas ce qu’il dit ensuite dans les médias, raconte le New York Times. C’est même l’opposé: il n’y a pas de besoin urgent d’agir, «il ne faut pas entretenir les spéculations les plus négatives dans la population. De la prudence, mais pas de panique.» Nierenberg est un optimiste croyant à l’exceptionnalisme américain, un de ces savants d’élite qui ont aidé à gagner une guerre mondiale, inventer la bombe atomique, créer l’industrie aérospatiale et l’informatique. Pour lui, l’Amérique a toujours résolu les problèmes existentiels qu’elle a rencontrés, et ce n’est pas un excès de dioxyde de carbone qui changera ça.

Les dégâts de ce rapport sont immenses. «Le message d’un panel de super-scientifiques au peuple inquiet du célèbre réchauffement climatique: vous pouvez faire avec», titre le Wall Street Journal, comme toute la presse. «Seule action recommandée: continuer la recherche», claironne le conseiller scientifique de Reagan, qui critique en même temps «l’alarmisme non indispensable» de l’Agence pour la protection de l’environnement.

1985: le trou d’ozone contre le réchauffement

Peu après, Exxon revoit sa position et annonce que «le consensus général est que la société a suffisamment de temps pour trouver une solution technologique adaptée à l’effet de serre». Si même l’académie pense que plus de régulations ne s’imposent pas, pourquoi Exxon devrait-il s’en faire?! Quelques mois après Changer le climat, Pomerance démissionne des Amis de la Terre.

La découverte du «trou dans la couche d’ozone» au-dessus de l’Antarctique, via un article dans Nature, va un peu changer la donne. L’image fait tout de suite tilt, associée à une hausse des cancers de la peau, une baisse des récoltes agricoles et du plancton. Jafe Pomerance reprend du service, organise quelques événements et, deux mois plus tard seulement, l’administration Reagan propose une diminution des gaz CFC de 95% et le Sénat ratifie la Convention de Vienne – alors que plus de 500 sociétés travaillant avec les CFC étaient montées au créneau. Tout le monde est convaincu que la lutte contre le réchauffement climatique est relancée et obtiendra le même succès que la couche d’ozone.

1987-1988: la censure de la science, et le brûlant été 1988

C’est donc très optimiste que Jim Hansen participe à une conférence parlementaire technique, Se préparer au changement climatique, dans un Quality Inn à deux pas du Capitole. Sont conviés des vétérans de la lutte contre le réchauffement comme Gordon MacDouglas, mais aussi des représentants de l’Union européenne, de l’Union soviétique et, bien visibles, de l’industrie pétrolière. Et c’est ainsi que ce 28 octobre 1988 on voit des pétroliers plaisanter avec des climatologues, et des législateurs trinquer avec des scientifiques.

D’où l’intense surprise du mathématicien lorsque la Maison-Blanche exige un vendredi soir des changements dans un témoignage prévu au Congrès le lundi – la règle veut que les officiels se fassent relire. Comment censurer un fait scientifique? Ne voyant pas d’autre possibilité, Hansen décide de témoigner non comme officiel mais comme simple citoyen – il devient pour l’occasion «scientifique du climat, New York», alors qu’il est le directeur d’un des programmes de la NASA… Dans ses discours, la Maison-Blanche continue de se montrer en faveur d’un accord et, en mars 1988, Ronald Reagan signe un accord avec Mikhaïl Gorbatchev qui les engage à coopérer sur le réchauffement climatique.

L’été 1988 accélère la prise de conscience, cet été le plus sec et le plus chaud de l’histoire américaine. Incendies géants en Alaska, à Yellowstone… Pour la première fois de son histoire, Harvard doit fermer, en raison de la chaleur. Un immeuble de Los Angeles prend feu spontanément. Hansen a maintenant les signes qui lui manquaient. Le 22 juin 1988 il est de nouveau appelé à témoigner au Sénat, par 37°. «Le réchauffement peut être détecté avec 99% de certitude. Il change notre climat. Il est temps d’arrêter de tergiverser, l’effet de serre est là.» Toute la presse entend enfin le message et le New York Times titre le lendemain: «Les experts annoncent au Sénat que le réchauffement climatique a commencé».

Eté 1988: la conférence de Toronto, le «Woodstock du climat»

Un vent d’optimisme suit «l’audition Hansen», qui créée une onde de choc. D’autant que 4 jours plus tard a lieu la Conférence mondiale de Toronto sur le changement atmosphérique, ce que le New York Times appelle à l’époque le «Woodstock du changement climatique». A Toronto, 400 participants, scientifiques et politiques, s’engagent dans la déclaration finale pour une diminution de 20% des émissions à l’horizon 2005. Et la campagne électorale s’empare du sujet. Dukakis le démocrate propose des déductions fiscales anti-charbon et pétrole, tandis que Bush se dit environnementaliste: «Ceux qui pensent que nous sommes sans armes face à l’effet de serre oublient l’effet Maison-Blanche.» Chez les industriels du charbon et du gaz, c’est la résignation: fin 1988, 32 textes sur le climat ont été introduits au Congrès.

Dans le même temps, ça discute ferme en Allemagne, en Norvège, et même dans la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, l’ancienne chimiste qui déclare que «la santé de notre économie et celle de notre environnement dépendent complètement l’une de l’autre».

C’est à cette époque que l’ONU et l’Organisation météorologique mondiale lancent conjointement le GIEC – le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, pour préparer un futur traité global. «Le temps ne fera pas disparaître le problème», leur dit James Baker, tout nouveau secrétaire d’Etat. Pas besoin de nouvelles mesures, il faut agir de suite, demande un groupe bipartisan de 24 sénateurs.

1989: la Maison-Blanche se rebiffe

Peu après ses propos audacieux au GIEC, James Baker reçoit la visite du chef du personnel de la Maison-Blanche, John Sununu. «Laissez tomber, lui dit-il, vous ne savez pas de quoi vous parlez.» Gouverneur du New Hampshire, Sununu incarne le conservatisme yankee, écrit le New York Times, c’est un ingénieur du MIT pragmatique, favorable au business, technocrate, et doté d’un redoutable flair politique. Sununu se frotte aussi avec le chef de l’Agence de protection de l’environnement, pour qui les Etats-Unis doivent muscler leur discours à la prochaine réunion du GIEC à Genève le mois suivant. Mais Sununu n’est pas d’accord. «Ce serait fou de se lier les mains», dit-il. Il exige que les délégués américains ne prennent aucun engagement à Genève – l’échange fuite ensuite dans la presse, ce qui le rend furieux.

Le mathématicien de la NASA Hansen une nouvelle fois convoqué au Sénat est affolé par les passages supprimés ou ajoutés par la Maison-Blanche dans son projet d’intervention. Il veut tout abandonner, mais Al Gore le persuade: Hansen lira son texte expurgé – et répondra aux questions de Gore que son intervention a été censurée et transformée. «Selon un scientifique, la Maison-Blanche a déformé son témoignage», titre le New York Times. «C’est une forme de fraude scientifique», tonne Gore, qui tient enfin son méchant, le censeur anonyme de la Maison-Blanche. Censeur qui bien sûr fait plus pour populariser le témoignage de Hansen que tout ce qu’il aurait pu dire d’affolant sur le réchauffement…

Novembre 1989: l’enterrement définitif à Noordwijk

A la Maison-Blanche, les relations s’enveniment entre le chef de l’Agence de l’environnement et John Sununu, chacun tentant d’empêcher l’autre d’avancer. Jusqu’à la conférence ministérielle de Noordwijk, aux Pays-Bas, en novembre 1989. L’atmosphère générale est qu’au minimum, les délégations s’entendront sur un gel des émissions de gaz à effet de serre, maintenues en 2000 au seuil de 1990. Rafe Pomerance bien sûr a fait le voyage. Il ne fait pas partie des 400 délégués invités, mais s’est débrouillé pour être là avec trois autres militants du climat. Leur objectif est de convaincre les délégués d’adopter l’objectif de Toronto, -20% d'ici à 2005. Ils ont l’oreille des Néerlandais, inquiets d’une hausse du niveau de la mer qui mettrait en péril une bonne partie de leur pays. La rumeur veut que les Américains essaient de persuader les Japonais et les Soviétiques de ne pas signer de texte contraignant. Pour faire bouger les lignes, Pomerance et ses compères organisent une rencontre de la presse avec un responsable de l’atoll pacifique de Kiribati. «Aucun endroit n’est plus élevé que ma tête, explique l’homme, qui mesure dans les 1,60 m. Donc si l’eau monte d’un pied, elle m’arrive au mollet. De deux pieds – à la cuisse. De trois pieds – à la taille. Et de quatre pieds… Suis-je clair»? Pomerance et ses amis sont en extase devant l’effet produit par le petit homme.

Mais Pomerance ne parvient pas à assister à la séance qui compte le plus, celle des ministres de l’Environnement, qui auront le dernier mot. Et voilà que la négociation dure, dure. Commencée le matin, elle s’achève après minuit. Sur un échec total. «Votre gouvernement a tout fait foirer», gémit entre deux portes le ministre suédois. Les Etats-Unis avec l’approbation de la Grande-Bretagne, du Japon et des Soviétiques ont forcé la conférence à abandonner l’objectif d’un gel des émissions. La déclaration finale note simplement que «plusieurs» nations soutiennent la stabilisation des émissions. Sans préciser quels pays ni le niveau d’émissions.

«Un désastre», pour Greenpeace. «Washington n’est pas un partenaire mais un voyou», selon le directeur de l’Agence pour l’environnement, furibard. Plus diplomate, Pomerance souligne que George Bush n’a pas rempli sa promesse électorale de prendre en main le réchauffement climatique, mais il note aussi que l’accord est un premier pas; après tout, c’est la première fois que les Etats-Unis admettent le concept de limite des émissions.


Bientôt un film

Tout n’est pas inédit dans l’enquête du New York Magazine. Jim Hansen, par exemple, avait déjà raconté comment la Maison-Blanche avait tenté d’expurger ses témoignages. L’ex-ingénieur de la NASA est aujourd’hui une des figures emblématiques de la lutte contre le changement climatique aux Etats-Unis, il s’est même fait arrêter dans plusieurs manifestations dénonçant l’inertie des pouvoirs politiques. Le soin de la présidence de Ronald Reagan à effacer toutes les avancées de la présidence de Jimmy Carter en matière d’environnement était connu aussi, ainsi que l’incurie de George Bush. Tout n’est pas inédit, mais le récit implacablement chronologique de Nathanael Rich, la méticulosité de son enquête et la richesse de ses points de vue donnent le vertige. Pendant ces dix années, on a frôlé la mise en branle du monde.

«Tout le monde sait depuis 40 ans», déplore le journal, qui épingle au passage les industriels de l’énergie depuis l’échec de 1989. «Même si dans les années 1970 et 1980 ce n’étaient pas des bons samaritains, ils ne lançaient pas des campagnes à plusieurs millions pour faire de la désinformation, corrompre les scientifiques et laver le cerveau des écoliers comme leurs successeurs allaient le faire.»

Apple vient d’annoncer qu’il produirait sous forme de série l’enquête du New York Times. Avec ses scientifiques se frottant au politique pour se faire entendre, ses Géo Trouvetout de l’environnement et ses industriels méchants fossoyeurs du monde, le texte répond à tous les codes des best-sellers – comme le film animé par Al Gore, Une vérité qui dérange, qui a participé de son Prix Nobel de la paix en 2007, avec les scientifiques du GIEC. The show must go on.


Pour en savoir plus

«Le climat de la Suisse au cours du XXIe siècle sera radicalement différent». Entretien avec la vice-secrétaire générale de l’Organisation météorologique mondiale, Elena Manaenkova (août 2018)

Tous nos articles sur le climat

Et ce petit film de Franz Capra faisant partie de la série L'heure de la science, signalé par le New York Times, qui date de 1958 et qui a régulièrement été montré dans les écoles.

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