«On n’a pas à apprendre à mourir. C’est inné. Apprendre à vivre à proximité de la mort est un superbe défi. Je le relève.» Axel Kahn, médecin généticien et essayiste français, est décédé ce mardi 6 juillet à l’âge de 76 ans après avoir lutté contre un cancer dont il avait lui-même annoncé l’issue fatale sur son blog ainsi que sur son compte Twitter, ritualisant ainsi, avec force et sagesse, ces derniers instants qu’il disait apaisés.

Personnalité médiatique au parcours hétéroclite, cofondateur de la revue scientifique Médecine/Science, et auteur d’une trentaine d’ouvrages et de travaux (cancer du foie, expression des gènes, thérapie génique…) ayant fait l’objet de quelque 600 articles, Axel Kahn a commencé sa carrière dans la recherche fondamentale – il entre à l’Inserm en 1976 en tant que biochimiste –, avant, notamment, de devenir directeur de l’Institut Cochin (2002-2007), directeur de l’Université Paris-V Descartes (2007-2011), et enfin président de la Ligue contre le cancer dès 2019. Entre 1992 et 2004, ce marcheur invétéré sera aussi membre du Comité national consultatif d’éthique, alors que les développements de la génétique sont au cœur d’intenses débats.

«Axel a toujours été quelqu’un d’un peu à la marge, témoigne son ami de longue date Denis Duboule, professeur de génétique et de génomique à l’Université de Genève, à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et au Collège de France. C’était une personnalité bouillonnante mais aussi un vrai humaniste, qui a réussi à se faire entendre autant sur un plan scientifique que politique. Cela a été l’un des premiers à associer, dans son discours, la précision de la recherche fondamentale au fait de prendre en considération l’aspect humain derrière l’avancée de la technologie.»

Dernier combat

«Sois raisonnable et humain», ces mots laissés par son père, Jean Kahn-Dessertenne, professeur de philosophie, au moment de son suicide en 1970, ont probablement énormément pesé sur le parcours d’Axel Kahn, comme un fil conducteur. Homme de conviction, se démarquant par un avis tranché sur certaines questions – il était notamment opposé au clonage thérapeutique au motif «qu’il attenterait à la dignité humaine», à la légalisation de l’euthanasie et à la gestation pour autrui ou au réductionnisme génétique, mais favorable à l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux couples lesbiens et aux femmes célibataires –, il savait aussi adopter une position consensuelle, et faire preuve d’altruisme.

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«Nous avions souvent des discussions très argumentées sur la recherche et notamment sur le clonage thérapeutique, vis-à-vis duquel il se montrait beaucoup plus prudent que moi, se souvient Denis Duboule. Avec les années j’ai compris qu’il avait saisi quelque chose d’essentiel: pour faire passer le minimum, il faut toujours commencer par refuser le maximum. C’est ainsi qu’il a réussi à faire accepter, progressivement, certaines avancées médicales. Cette position rhétorique, l’accessibilité de son discours, était probablement héritée de son parcours à la fois médical et de sa courte pratique politique.»

Ces derniers mois, comme un dernier combat, Axel Kahn avait multiplié ses apparitions dans les médias, motivé par la défense des personnes atteintes de cancer face à la pandémie de Covid-19, victimes collatérales durement touchées par les retards de diagnostics, les infections nosocomiales ou les reports d’opération.

Dans un dernier grand entretien accordé au Monde, il dénonçait aussi, sous forme d’autocritique, «un monde où ce qu’il y a de plus nouveau, c’est l’irraison la plus totale. Tout énoncé […] venant d’une autorité quelle qu’elle soit, est immédiatement considéré comme l’un des éléments d’un complot mondial. Qu’est-ce que les hommes de ma génération, avec leur approche, ont-ils manqué, pour qu’on aboutisse à ça?»