Inde

Bangalore, histoire d’une ville au bord de la faillite écologique

Bangalore, la Silicon Valley indienne, est confrontée à de graves pénuries d’eau. Depuis vingt ans, la ville vit sous perfusion grâce à ses nappes phréatiques dont l’épuisement est prévu en 2025. Reportage dans une ville au bord de la faillite écologique

Avec leurs alignements de résidences immobilières sécurisées à la végétation luxuriante et aux noms évocateurs – Strawberry Fields, Tuscany, Bellevue, Napa Valley ou Dream Acres –, les rives des lacs Bellandur et Varthur dans l’est de Bangalore ressemblent à première vue à un rêve pour classes moyennes, vendu sur papier glacé à des familles et des retraités. Mais la réalité est moins séduisante.

Lire aussi: L’Irak sous le joug de la sécheresse

Gigantesque égout à ciel ouvert qui collecte 60% des eaux sales de la mégalopole, Bellandur est devenu au fil des années un cloaque nauséabond. Désormais, quand le courant qui alimente le lac s’intensifie, une mousse blanche se forme à la surface des flots gorgés de détergents. Les jacinthes d’eau prolifèrent, entraînant la mortalité des poissons et la formation de méthane qui souvent même enflamme le lac de manière très spectaculaire. «Je fais appel à un camion-citerne pour l’eau domestique et je dois rester chez moi à cause de l’odeur, s’emporte Richard, un résident. L’eau du robinet est tellement chlorée qu’elle en devient imbuvable. Après six mois passés ici, je vais bientôt déménager.»

Quand j’étais petit, nous buvions cette eau, je nageais dans le lac et j’allais pêcher ici après l’école.

Un habitant de Bangalore

Cette mousse blanche n’est qu’un exemple parmi d’autres du mal tragique qui frappe Bangalore: l’eau douce est devenue une denrée rare et chère, et la ville est au bord de la faillite écologique. Pendant des siècles, la cité fut pourtant verte et luxuriante. Mais des 600 lacs creusés par Kempe Gowda, le maharadjah de Mysore, afin de retenir les eaux de pluie, seuls 60 subsistent aujourd’hui.

Dévorée par sa folle croissance

M.A. Khan est le proviseur d’une école située en aval. Il se souvient: «Quand j’étais petit, nous buvions cette eau, je nageais dans le lac et j’allais pêcher ici après l’école. Puis la population de Bangalore a considérablement augmenté, les constructions se sont multipliées dans les plaines de l’est. Tout ce développement s’est fait sans se préoccuper des infrastructures comme les canalisations ou les égouts.»

Bangalore et ses 12 millions d’habitants est aujourd’hui la troisième mégapole du pays, après Delhi et Bombay. Avec le boom des nouvelles technologies, cette Silicon Valley indienne a crû de manière spectaculaire. La population double tous les dix ans. L’activité économique, notamment les secteurs informatique et aérospatial, pèse 10% du PIB indien, drainant des flots de travailleurs venus s’installer en périphérie, dans des résidences pour les plus riches, dans les bidonvilles pour les plus pauvres.

Dévorée par cette folle croissance, Bangalore a pris trente ans de retard dans la gestion de ses eaux usées. «Il n’y a que deux stations d’épuration pour traiter 130 millions de litres par jour, explique le proviseur. Alors que le lac Bellandur reçoit chaque jour 500 millions de litres d’eaux usées contre 200 millions de litres en 1988. Les riverains souffrent de la prolifération des moustiques qui apportent la fièvre, la dengue et la malaria, ou d’infections cutanées.»

Forages sauvages

V. Balasubramanian, ancien secrétaire général adjoint de l’Etat du Karnataka, fut le premier lanceur d’alerte. «La cité, raconte-t-il, s’est étendue en pensant que les lacs n’avaient plus aucune utilité et qu’il fallait désormais aller chercher de l’eau dans l’arrière-pays. Les promoteurs et les hommes politiques en ont profité pour les laisser croupir ou s’assécher, pour construire des bureaux, des zones commerciales et des logements à perte de vue, sans connexion au réseau ni système d’assainissement. En l’absence de fleuve à Bangalore, l’eau provient de la rivière Cauvery à 300 kilomètres en contrebas, qu’il faut pomper en utilisant énormément d’électricité.»

Avec cette unique ressource, le service de l’eau n’approvisionne que le centre-ville. «Toute la périphérie dépend des réserves souterraines, soit 40% de la population, déplore T.V. Ramachandran, chercheur au prestigieux institut des sciences de Bangalore. On dénombre actuellement plus de 400 000 forages sauvages. Mais cette eau est impropre à la consommation. Proches des lacs, les zones de pompage sont contaminées. Les plus riches utilisent des systèmes privés de traitement à osmose inversée et le gouvernement installe des fontaines collectives fonctionnant sur le même principe, sans pour autant résoudre le problème de l’approvisionnement à moyen terme.»

Le ballet des camions-citernes

La raréfaction de l’eau a eu pour conséquence de réhabiliter une activité très ancienne, celle des Mannu Vaddars. Creuseurs de puits de père en fils, cette corporation crée des points de collecte des eaux de pluie et de recharge des nappes phréatiques, solution simple et efficace pour éviter la pénurie.

Conducteur d’un vieil Ashok Leyland de 24 000 litres, Rammu travaille, lui, pour l’entreprise Himalaya Water Supply. 300 à 400 camions-citernes parcourent son quartier de Whitefield, 10 000 toute la ville. «Aujourd’hui, je livre de l’eau trois à quatre fois par jour aux centres commerciaux, aux hôtels, aux hôpitaux et aux parcs informatiques.»

Son patron, Bhaskar Gowda, vient d’une famille de fermiers. Après avoir commencé avec un tracteur et une citerne, il possède aujourd’hui cinq camions: «Qu’importe qui paie, nous livrons! Des plus pauvres dans les bidonvilles, aux plus riches dans leurs appartements. Nous répondons aux urgences, 24 heures sur 24, sept jours sur sept. C’est bien simple, je suis contacté en permanence. Les gens pestent contre nous parce que nous créons des bouchons et en même temps les entreprises n’ont pas de connexion à l’eau, et de toute façon le service de l’eau n’arrive même pas à leur en fournir en quantité suffisante! Comment feraient-ils sans nos camions-citernes?»

Univers shadokien

Dans tout Bangalore, l’accès à l’eau est devenu le nerf de la guerre et a permis le développement d’un commerce très rentable. La demande est tellement élevée qu’il existe une vingtaine d’entreprises comme Himalaya Water Supply dans le seul quartier de Whitefield. «Les gens pensent que nous sommes une mafia. C’est faux. Nous faisons simplement pression pour que personne ne puisse baisser les prix, parce que l’approvisionnement coûte très cher. Les agriculteurs louent les dernières terres disponibles à prix d’or et comme il n’a pas beaucoup plu l’an dernier, j’ai dû réaliser sept forages pour satisfaire la demande sachant que dans cinq d’entre eux je n’ai rien trouvé.»

Lire également: L’eau, source de tensions dans le monde

Aujourd’hui, il faut creuser jusqu’à 1000 pieds contre 600 auparavant. Les nappes phréatiques sont en déplétion. La ville consomme trois fois plus que la recharge annuelle permise par la mousson. Mais Bhaskar Gowda s’en fiche: «Bien sûr que nous trouverons toujours de l’eau! La planète en est composée à 70%, pourquoi en manquerait-on? On trouvera de l’argent pour creuser toujours plus profond et toujours plus loin, voilà tout.»

Dans cet univers shadockien, où tout le monde pompe allègrement et en permanence, un représentant de la communauté française, directeur d’une filiale d’une grande entreprise, est plutôt dubitatif : «Cette crise alimente les conversations et en même temps Bangalore vit dans le déni. Nous sommes tous consternés par l’absence de gestion du service public, mais la plupart des chefs d’entreprise pensent que le gouvernement fédéral va s’attaquer rapidement au problème, et que l’on aura trouvé des solutions techniques dans dix ans. Sauf que l’Inde n’est pas la Chine.» 

Bulle écologique et économique

A la tête d’une filiale de l’entreprise française Safran, Damodaran Subramanian confirme qu’une bulle écologique – et économique – s’est formée. «La ville a atteint un point de saturation et les avantages de son mode de développement low cost sont en train de décroître. Les compagnies gardent encore leur siège social, mais installent leurs filiales dans d’autres villes (du sud du pays), à Hyderabad, Mangalore, Mysore, qui manquent aussi d’eau, mais dans des proportions moindres.»

Dès lors, que faire? Surnommé «Zen Rainman», S. Vishwanath est un ingénieur qui s’est mis à récolter les eaux de pluie. Ecologiste unanimement respecté, il tente de raisonner les pouvoirs publics: «Le rattrapage économique actuel consomme toutes les ressources en eau disponibles en Inde. Nous devons adopter un modèle de développement et un mode de vie qui nous soient propres, sobres et résilients, pour nous assurer que l’inégalité d’accès et la raréfaction de l’eau sont correctement traitées.»

Mieux gérer les ressources locales

Selon lui, la ville ne manque pas d’eau, mais elle pourrait mieux gérer ses ressources locales. La rivière Cauvery fournit 1400 millions de litres par jour, dont 40% sont perdus dans les fuites du réseau, et l’eau souterraine 400 à 500 millions de litres supplémentaires, relâchés sous forme d’eaux usées et polluées dans les lacs. «Si nous arrivions à faire en sorte que celles-ci soient traitées et non pas gâchées, nous pourrions la redistribuer aux fermiers pour nourrir la ville. La solution serait aussi de se concentrer sur la récolte des eaux de pluie et de faciliter la recharge des aquifères en préservant les lacs pour que la demande en eau fraîche diminue, en attendant d’améliorer le réseau», plaide-t-il.

Lire aussi: En Suisse, le défi de la qualité

Le temps presse et ressemble à une course contre la montre. Pour faire face à l’augmentation de sa population estimée à 20 millions en 2025, Bangalore a obtenu de la part de la Cour suprême le droit de prélever 10 millions de litres supplémentaires dans la rivière Cauvery, au détriment des agriculteurs de l’Etat voisin, créant des tensions vives. Quant aux dernières prévisions, elles annoncent l’épuisement des nappes phréatiques pour 2025. Quand s’écoulera la toute dernière goutte d’eau de Bangalore…

Publicité