Retour vers la suture

Les barbiers, des chirurgiens au poil

Bien avant que ne soient réunies médecine et chirurgie, les opérations étaient pratiquées dans les échoppes des barbiers. Point d’anesthésie, mais des acolytes solides 
et des sangles serrées pour maintenir les patients en place. Et ça fonctionnait plutôt bien

Un tube blanc, sur lequel s’enroulent deux rubans en spirale, l’un rouge et l’autre bleu. Vous avez peut-être aperçu un jour cette curieuse enseigne accrochée aux vitrines des barbiers. C’est le reliquat des ancêtres de ces derniers, les barbiers-chirurgiens, disciples du rasoir et du bistouri aussi indispensables que redoutés. Le tube représente le bâton que les patients devaient serrer fort dans leur main afin de faire ressortir leurs vaisseaux, tandis que les rubans rappellent artères et veines.

Avant le XIXe siècle, la médecine telle qu’on la connaît aujourd’hui était pratiquée par un aréopage d’herboristes, rebouteux et autres guérisseurs, dont les barbiers faisaient également partie. Illettrés pour la plupart, ils tenaient boutique en ville et vendaient leur savoir-faire en rasage de poils et traitement de blessures. Fractures, plaies, bosses, arrachage de dents, pose de ventouses ou encore cautérisation d’hémorroïdes constituaient leur gagne-pain. «Certains se spécialisaient même dans des domaines précis comme les opérations de l’œil», rappelle Vincent Barras, professeur à l’Institut des humanités en médecine de l’Université de Lausanne.

Sacrifice de testicule

Aux plus habiles, les opérations les plus risquées: trépanations, hernies, fistules, calculs vésicaux et de réjouissantes amputations. Formés par apprentissage, loin des universités, ils suturent les plaies abdominales avec de la soie tandis que la paroi est fermée au chanvre ciré. Sans connaissance des mécanismes d’infection ou de l’anesthésie, nombreuses étaient les complications pendant et après l’opération.

Dans le cas des hernies inguinales, il fallait ainsi souvent que le patient sacrifie un de ses testicules. «Chez l’homme d’église, c’est même un avantage», écrivit le chirurgien français Dionis, comme l’a rapporté sur son site le médecin Jean-Yves Gourdol. L’anesthésie bien entendu était remplacée par de solides acolytes et des sangles efficacement croisées. «Le patient avait le droit de hurler. Mais s’il était de haute naissance, il serrait les dents en silence», poursuit-il.

Mais surtout, ce sont les saignées qui rendent les barbiers-chirurgiens si populaires, «une opération autant thérapeutique qu’hygiénique», estime Andrea Carlino, professeur associé à l’Université de Genève. Au printemps, il était ainsi de bon ton de se débarrasser d’un litre de sang afin de vivifier, croyait-on, le corps et l’esprit.

Certains en ont d’ailleurs peut-être un peu profité. Dans un article paru en décembre dernier dans La revue du praticien, le professeur de l’Université de Rennes Pierre Brissot évoque ainsi les dérives de la saignée pratiquée par ces adeptes du bistouri. «N’y avait-il pas un lien entre soif de sang et soif d’argent, toutes deux soifs de… «liquidités»? On cite ainsi le cas de ce grand préleveur de village qui, à raison d’une quinzaine de saignées journalières, s’était constitué une fortune appréciable. Mais si Toinette dans Le malade imaginaire (acte I, scène V) déclare à Argan que son médecin Purgon avait dû «tuer bien des gens pour s’être fait si riche», cette dérive ne devait concerner qu’une minorité de thérapeutes.»

Profession et théorie

On ne sait pas très bien comment ni quand est apparue cette profession, d’autant qu’il existe de grandes disparités d’un pays ou d’une ville à l’autre. Il semble cependant que l’on en rencontrait déjà au Moyen Age. Barbiers, chirurgiens et barbiers-chirurgiens se côtoyaient, chaque profession étant organisée en confréries, ce qui facilitait l’octroi de privilèges. Chacune avait le droit de pratiquer certains actes, mais pas d’autres, toujours sous l’autorité d’un médecin prescripteur. A l’époque, la pratique manuelle était séparée de la théorie et du commentaire des textes savants. «La médecine s’écrit et s’enseigne en latin; les médecins dictent leurs consignes, mais se tiennent à distance des corps», dit Vincent Barras.

«Ce n’est que grâce à l’impulsion du Français Ambroise Paré, qui publia des manuels de chirurgie à l’adresse des barbiers comme des chirurgiens, qu’on assiste à une revendication d’une place de choix de la pratique en médecine», dit Andrea Carlino. Petit à petit, la chirurgie regagna ses lettres de noblesse, fut enseignée à l’université et rejoignit la médecine… mais au XIXe siècle seulement. En Suisse, on trouvait même encore ces ouvreurs d’entrailles dans les années 1920!

Dossier
L'histoire sanglante de la chirurgie

Publicité