«La vie devient de plus en plus difficile ici.» Torse nu sous sa hutte, Marisan Juruna, la quarantaine, soupire. Paquiçamba, la réserve des Indiens Juruna, se situe en pleine forêt amazonienne, le long du fleuve Xingu. Nous sommes au lieu-dit de la «grande boucle», où ce puissant affluent de l’Amazone sera détourné sur cent kilomètres par Belo Monte, le barrage pharaonique que le Brésil fait construire non loin de là. L’ouvrage suscite une émotion internationale à cause de ses impacts sur la biodiversité et les populations, indiennes ou pas. Belo Monte va inonder 516 km2 de terres, menacer des espèces de poissons et déplacer plus de 20 000 personnes. La pression migratoire observée en Amazonie dans la foulée des grands ouvrages pourrait aussi aggraver la déforestation et exposer les réserves des Indiens.

Trois eurodéputées du groupe des Verts, les Françaises Eva Joly et Catherine Grèze et l’Autrichienne Ulrike Lunacek, sont venues pour dresser un état des lieux et tenter une pression au niveau européen. «Nous ne devons pas accepter le fait accompli», martèle Eva Joly.

«Belo Monte ne nous apporte que des problèmes», reprend Marisan Juruna. Les Indiens qui vivent comme lui sur leurs terres ancestrales ne seront certes pas délogés, contrairement à ceux établis dans d’autres zones du périmètre de l’ouvrage. Mais à terme, la pêche, leur principal moyen de subsistance, comme pour d’autres riverains, est condamnée. «Ils vont assécher une partie du fleuve, les poissons ne vont plus se reproduire», se désole l’homme.

D’une puissance installée de 11 233 mégawatts, Belo Monte sera le troisième plus grand barrage au monde après celui des Trois-Gorges (Chine) et d’Itaipu (frontière entre Brésil et Paraguay). Censé accompagner la croissance économique, le barrage est une priorité du gouvernement de Dilma Rousseff. Il faut une bonne demi-heure pour survoler le chantier, où travaillent jour et nuit 15 000 ouvriers.

La bataille judiciaire a commencé avant même le début des travaux, en 2010. Un tribunal a ordonné leur suspension l’an dernier mais le gouvernement a eu gain de cause en invoquant les dommages pour l’économie du pays. Une nouvelle demande de suspension a été rejetée jeudi par la justice.

Mais les détracteurs de Belo Monte ne baissent pas les bras. A Altamira, la ville la plus proche, des riverains exposent leurs doléances devant la délégation européenne. «Ils ont fait Belo Monte sans nous demander notre avis», s’insurge Socorro, une Indienne de l’ethnie Arara. Selon le procureur Felicio Pontes, les Indiens de la région n’ont pas été dûment consultés comme l’exige la Constitution: «Le gouvernement soutient qu’ils ne subiront pas d’impact puisque leurs terres ne seront pas inondées.» Maria das Graças, une femme de couleur, elle, n’arrive plus à vivre de la pêche. «Il y a déjà moins de poissons dans le Xingu, dit cette mère de quatre enfants. Pêcher, c’est tout ce que je sais faire. A 58 ans, je n’ai plus l’âge de repartir de zéro.» La famille d’Ormazete, de petits agriculteurs qui vivaient sur le Xingu, a tout perdu. «On a été jetés en ville sans ressources, pleure la jeune fille. Il a fallu partir sans indemnités, pour avoir jugé trop basse la somme proposée par Norte Energia», le consortium à dominante publique responsable de Belo Monte.

Les riverains ne sont pas les seuls touchés. «A Altamira, c’est le chaos», dit l’archevêque du Xingu, Mgr Erwin Kräutler. La ville a reçu, sans y être préparée, quelque 35 000 personnes (sur un total de 150 000 habitants), attirées par les emplois créés par Belo Monte. Avec pour résultat une flambée des prix et des problèmes sociaux: écoles et hôpitaux surchargés, criminalité, prostitution des mineures… «Pour le gouvernement, Belo Monte est une question qui ne se discute pas, reprend le prélat, figure de la résistance au projet. Lula (l’ex-président, qui avait relancé le projet) a ignoré les experts qui l’avaient prévenu que ce barrage n’était pas viable.»

En moyenne, Belo Monte ne produira en effet que 40% de sa puissance installée. C’est dû à la reformulation de l’ouvrage, hérité de la dictature militaire, dans une tentative d’en réduire l’impact environnemental. Le réservoir prévu dans le tracé des années 70 a disparu (et la zone inondée a été réduite de plus de moitié). La production d’énergie sera tributaire du flux du Xingu, très réduit pendant les mois où il ne pleut pas en Amazonie.

Pour ses détracteurs, Belo Monte servira surtout à fournir de l’électricité subventionnée aux usines exportatrices d’aluminium de la région. Voire à l’exploitation des richesses minières, facilitée par l’assèchement d’une partie du Xingu. Une société canadienne, Belo Sun, projette déjà de monter sur place un gigantesque projet d’extraction d’or.

A l’origine de 17 actions en justice contre Belo Monte, le procureur Felicio Pontes accuse Norte Energia de ne pas avoir mis en place les mesures de réduction des impacts exigées en échange de la licence de construction. Exemple: l’installation de guérites de surveillance dans les réserves indigènes, pour éviter l’entrée des intrus, n’a été faite que récemment, et encore, sous la pression, renchérit sa collègue, Thais Santi, pour qui les Indiens sont menacés d’un «désastre culturel et social». «Au lieu de mesures pour les aider à se reconvertir face à l’extinction prévue de la pêche, le consortium leur a fourni des biens de consommation, une politique illégale d’assimilation, qui a semé la discorde entre eux.» «Je suis en conflit avec des parents sur le partage de [ces] biens, et ça pèse», confie Marisan Juruna. L’avenir? Il le voit ainsi: «Partir.»

«Il y a déjà moins de poissons. Pêcher, c’est tout ce que je sais faire. A 58 ans, je ne peux plus repartir de zéro»