Environnement

A Berne, la Suisse en marche vers une science décarbonée

Une conférence réunissait des responsables de l’EPFL, de l’EPFZ et du CERN ce vendredi pour favoriser une science plus verte. Ce qui passerait par un moindre emploi de l’avion par les scientifiques, mais pas seulement

David Lodge ne pourrait plus écrire ses délicieux romans des années 1990, où le tourisme universitaire représentait une bonne partie de l’activité de ses héros. Qui ignore encore que prendre l’avion, c’est mal? «La moitié de notre bilan carbone est due à nos transports, et 91% de ces émissions sont dues à l’avion. Nous allons réduire de 11% les émissions de gaz à effet de serre dues aux déplacements professionnels d’ici à 2025. Le mouvement est parti de nos étudiants, en 2016.» Le vice-président de l’EPFZ, Ulrich Weidmann, a été particulièrement écouté ce vendredi à Berne, où l’Académie suisse des sciences naturelles organisait une conférence consacrée aux moyens de décarboner la science, une réunion qui s’est intéressée – notamment – aux voyages en avion.

Car l’empreinte carbone des scientifiques, qui arpentent la planète pour monter des projets ou présenter leur travail lors de congrès, est deux fois plus importante que celle des autres citoyens: un comble pour la communauté qui met le reste de la planète en garde contre le réchauffement climatique. «Comment attendre de la société qu’elle change si nous ne changeons pas?» s’interroge Ulrich Weidmann. En janvier, toute une palette d’outils a donc été déployée à l’EPFZ: développement des visioconférences, billets de train pour les trajets inférieurs à 600 ou 800 kilomètres, publication à l’interne des bilans carbone, suivi en temps réel des émissions…

Lire aussi:  La grève du climat prend les banques pour cible

Mesures sensibles, mais pas pénalisantes

De telles mesures sont sensibles dans un milieu où les conférences auxquelles on assiste s’indiquent sur le curriculum vitae. Mais pas pénalisantes: une étude de l’Université de la Colombie-Britannique qui s’est penchée sur le rapport entre l’indice h (qui quantifie la productivité) et les trajets aériens montre, contre toute attente, que les carrières sont faiblement influencées par ces voyages. Ce que confirme une étude de l’EPFL: une forte empreinte carbone apporte une valeur ajoutée «faible voire négligeable», selon Philippe Vollichard, responsable du développement durable sur le campus lausannois. A noter que 60% de l’empreinte carbone issue des trajets en avion est émise par 10% des chercheurs, et que l’empreinte des professeurs est dix fois plus importante que celle des doctorants – des pistes d’amélioration sont donc possibles.

L’Université de Neuchâtel aussi a innové. Elle exige, avant un trajet en avion, que soit rempli un questionnaire étudiant toutes les autres possibilités. Si la voie aérienne s’impose quand même, le département concerné investit 25 francs dans des actions de réduction de CO2 pour chaque tonne de carbone. «J’ai été surprise de voir que le rectorat était allé plus loin encore que la proposition de la commission de développement durable, et que des collègues trouvaient que 25 francs, ce n’était pas encore assez», se réjouit la climatologue Martine Rebetez, ravie de voir que le message qu’elle propage depuis des années se concrétise enfin.

Comment inclure un critère de durabilité dans les dossiers de bourse? Comment trouver des «influenceurs» pour mobiliser le reste de la communauté? Les questions évoquées montrent à quel point, indéniablement, la réflexion a évolué. Et tout doit encore davantage changer, insiste le président de l’Académie suisse des sciences naturelles, Marcel Tanner. Haro sur l’ego des chercheurs pour qui l’internationalisation est une valeur en soi, et sur les projets pas vraiment utiles à la société: «Nous, les vieux, on n’a pas fait assez, on n’a pas montré l’urgence, mais nous sommes prêts maintenant. Ce qui est important, c’est de changer la culture de la science. On donne beaucoup d’espace à la liberté académique au lieu de dire qu’il faut répondre aux questions de la société.»

Lire également:  Maintenant ou jamais, sauvons la planète!

Trop peu, trop lentement, ou trop risqué?

Le risque n’est-il pas de contraindre la science, à l’heure où l’on a plus que jamais besoin d’elle? L’argent mis dans les projets «décarb» ne serait-il pas plus utile investi dans la recherche? «Mieux vaut prendre l’avion et contribuer à un projet qui fera avancer le monde! Les objectifs de la science ne peuvent pas se limiter à une réduction de l’empreinte carbone», a-t-on protesté dans la salle. L’EPFL est le premier consommateur électrique du canton de Vaud, et le CERN le premier de Genève (avec de l’électricité venant de France). Certes, des factures électriques virtuelles sont envoyées aux responsables du grand collisionneur ou des détecteurs de particules pour les sensibiliser, mais il y a peu de chances que ces postes puissent beaucoup baisser.

Lire enfin:  Michel Bourban, philosophe en grève

Les institutions scientifiques sont aussi de lourds vaisseaux qu’il est difficile et lent de dévier. Surtout, cette bonne volonté est en complet décalage avec les attentes des jeunes activistes du climat d’aujourd’hui, que l’Académie des sciences naturelles avait eu la présence d’esprit d’inviter au débat. «On entend des appels à progresser, des invitations à changer – rien n’est à la hauteur du défi qu’on a devant nous, qui provient des recherches mêmes de ces universités! C’est ridicule!» s’emporte ainsi Marie-Claire Graf, étudiante en sciences politiques très impliquée dans plusieurs mouvements de jeunes pour le climat. «Tous les projets présentés aujourd’hui ont été inspirés par des étudiants. C’est crucial. Nous devons pouvoir poser nos exigences sans être invités dans des comités. C’est notre avenir.»

Publicité