Bienvenue dans le premier hôtel tenu par des robots

Technologie A l’hôtel Henn-na, le personnel n’a rien d’humain

Malgré les bugs inévitables, l’expérience a de quoi séduire

Le réceptionniste a les dents longues et sort ses griffes, mais il est courtois. «Bienvenue!» clame-t-il en claquant des mâchoires avant d’incliner légèrement la tête. Sa collègue en tailleur blanc, cheveux et foulard joliment noués, se montre aussi impassible à la fourrure de son voisin qu’aux appareils photo brandis sous son nez. A l’hôtel Henn-na, soit «bizarre», «étrange» ou «drôle» en français, un vélociraptor à nœud papillon et une humanoïde battant des cils accueillent les clients. L’établissement qui a ouvert ses portes le 17 juillet près de Nagasaki, au sud du Japon, a en effet pour ambition d’être le premier au monde géré par des robots.

Inutile de tenter l’esquive, les êtres artificiels sont seuls aux manettes et s’occupent de tout. Le surprenant duo de la belle et la bête, conçu par la société nippone Kokoro, gère les enregistrements en japonais et anglais. Deux «concierges» Nao, petits androïdes du français Aldebarran récemment racheté par la holding nippone Softbank, guident les clients, les orientent ou les informent des horaires du petit-déjeuner.

Logé dans une élégante cage en verre aux murs tapissés de tiroirs blancs, un bras robotique se charge de la consigne. Deux chariots à roulettes portent automatiquement les bagages jusqu’au seuil des portes. Enfin, dans chacune des 72 chambres, une tulipe en plastique rose trônant sur le chevet fait office de réveil ou d’interrupteur à condition de l’interpeller au préalable par son prénom. «Churi-chan!» «Nan deshoka? (Que puis-je faire?)» répond la fleur qui s’exécute sur une série de commandes simples, formulées en japonais, telles «Eteins la lumière», «Quelle sera la météo demain?» ou «Quelle heure est-il?»

Au final, les responsables se montrent plutôt satisfaits de ces effectifs. «Nous employons plus de 80 robots contre une dizaine d’humains seulement», se félicite Kotaro Takada, de la compagnie Huis Ten Bosch, gigantesque parc à thème près de Sasebo, au sein duquel a été construit l’hôtel Henn-na. Une aubaine assurément, puisque les machines ne réclament ni pause ni salaire. Mais pourquoi donc encore recruter quelques humains? Un petit nombre a la noble tâche de veiller au bon fonctionnement de l’hôtel via les caméras de surveillance. Les autres manient l’aspirateur et le chiffon. «Les robots et l’eau ne font pas bon ménage», regrette visiblement Kotaro Takada. «Ils ne savent toujours pas faire les lits!» déplorait pour sa part le patron du complexe, Hideo Sawada. Le propre de l’intelligence humaine se logerait-il dans un coup d’éponge ou le pli d’un drap?

Soyons francs: en dépit de leur présence en force, les robots de l’hôtel Henn-na ont des responsabilités limitées. A l’accueil, les réceptionnistes ne s’animent que lorsqu’on pose les pieds sur des traces de pas – ou de pattes pour le vélociraptor. Un récepteur détecte une présence et enclenche la mécanique. «Si vous souhaitez vous enregistrer, appuyez sur la touche 1», dit le robot. Ce dernier invite ensuite à remplir un formulaire papier («la loi l’impose» précise Kotaro Takada) puis, touche 2, dirige le client vers une borne pour le paiement. Autant dire que les réceptionnistes se contentent d’énoncer la procédure à suivre en amusant la galerie.

Le Nao posé à la réception passe les plats – «Pour vous enregistrer, allez voir mes collègues.» Presque une offense à ces 58 centimètres d’interactivité qui enseignent dans des centaines d’écoles et aident à l’éveil des enfants autistes. Quant à la tulipe «Churi-chan», quantité d’interrupteurs échappent à son contrôle (ceux des lampes de chevet, du bureau, de la salle de bains…) et une télécommande permet même d’éviter toute conversation avec elle. Rien ne va plus? Un numéro d’urgence est affiché, un employé de chair et d’os sort soudain d’un bureau.

Car les robots sont corvéables mais capricieux. Et, tout au long de sa visite, Kotaro Takada ne saura les dompter. Il faut effectuer plusieurs pas de danse – trois en arrière, trois en avant – pour que l’humanoïde détecte notre présence. Le vélociraptor parle japonais quand on espérait quelques mots d’anglais. Le concierge Nao répète à l’envi «Attendez quelques minutes» devant une tablette qui reste muette et empêche tout échange… «Cet hôtel, c’est un numéro zéro», dit humblement Kotaro Takada, en précisant que l’établissement restera à moitié vide plusieurs mois le temps de mettre au pas ses équipes électroniques. Les ratés n’entament nullement son enthousiasme: la capacité d’accueil sera doublée l’année prochaine, d’autres hôtels du même type seront construits au Japon et en Asie, les réceptionnistes comprendront le chinois et le coréen, des drones serviront des collations…

A Cupertino en Californie, l’hôtel Aloft fait livrer serviettes et petits-déjeuners par des majordomes à roulettes de 90 centimètres. De toute évidence, l’établissement nippon a mis la barre plus haut. Pourtant Kotaro Takada l’affirme: «Nous ne sommes pas un hôtel de robots, nous souhaitons juste réduire les coûts au maximum pour proposer des chambres à bas prix, et cela passe par l’emploi de robots.» La baisse des tarifs est toute relative. Le tarif pour une chambre simple navigue entre 9000 et 16  000 yens selon les saisons (soit de 70 à 125 francs) – et prière de réserver en ligne, le prix le plus élevé est directement appliqué pour une demande par téléphone ou par e-mail. Le souci d’éliminer le superflu se discute. Exit les frigos, téléphones ou télés dans les chambres – sauf dans les plus chères – mais des écrans tactiles et le wi-fi prennent le relais et une armada de distributeurs automatiques dans le hall d’accueil offrent pyjamas, hot-dogs, frites et onigiris, boissons chaudes ou fraîches.

Les efforts sont toutefois bien là. Des panneaux radiants, où circule de l’eau puisée en profondeur, remplacent la climatisation ventilée dont les Japonais abusent. Les matériaux privilégient le bois, recyclable, et les briques, qui gardent la chaleur. L’architecture tient compte de la circulation de la lumière et des courants d’air. Des panneaux solaires sur les toits devraient bientôt entrer en fonction. Le plus plaisant, à l’hôtel Henn-na, demeure le plus discret: la reconnaissance faciale, qui éclipse cartes et clefs à l’entrée des chambres. Une photo est prise lors de l’enregistrement par la borne d’accueil – avec l’aval du concerné – et il suffit dès lors de pointer son nez à sa porte pour la déverrouiller. Cette fois, point de créature artificielle à l’œuvre dans ce tour de passe-passe technologique. Si ce n’est l’analyse détaillée du visage du client décliné en… portrait-robot.

«Nous ne sommes pas un hôtel de robots, nous souhaitons juste réduire les coûts au maximum»