Les yaourts probiotiques, bons pour la santé? Oui, si l’on en croit les slogans publicitaires qui vantent leurs mérites. Pour la fabrication de ces produits laitiers, les industries ajoutent, en plus des micro-organismes nécessaires à la fermentation du lait, des bactéries vivantes, telles que les lactobacilles et les bifidobactéries, non pathogènes. Mais aucune étude scientifique ne décrivait jusqu’à présent précisément leur effet sur la flore intestinale.

Jusqu’aux travaux de Jeffrey Gordon, microbiologiste à l’Université Washington, à Saint Louis aux Etats-Unis, et de ses collègues, publiés le 26 octobre dans Science Translational Medicine et financés par Danone. Ils ont montré que l’absorption de yaourts additionnés de cinq souches de bactéries dont le genre Bifidobacterium (le «bifidus») n’entraîne pas de changement de composition de la flore intestinale de l’hôte, homme ou souris, ni de l’ADN des bactéries endogènes. Par contre, celles-ci produisent des molécules différentes en présence des probiotiques.

Les bactéries symbiotiques de notre tube digestif constituent un monde grouillant de plus de 100 000 milliards d’individus, soit dix fois plus de cellules que dans notre organisme. Chez un homme adulte, on peut compter jusqu’à 1,5 kg de bactéries! Représentant une centaine d’espèces différentes, elles jouent un rôle important dans la digestion de composés non assimilables et dans l’activité du système immunitaire. L’ensemble des gènes de toutes les bactéries du système digestif humain est en cours d’investigation et constitue ce qu’on appelle le microbiome.

La communauté scientifique et médicale s’intéresse particulièrement à la flore bactérienne comme marqueur de notre état de santé. Dans la revue Nature, une étude publiée en 2006 par les mêmes auteurs montre l’association possible entre flore intestinale et obésité. D’où l’engouement autour des yaourts probiotiques, qui sont censés améliorer l’équilibre des bactéries naturelles de l’intestin.

Mais quel est leur effet sur la flore intestinale? Pour répondre à cette question, Jeffrey Gordon et ses collègues ont dans un premier temps soumis sept paires de jumelles homozygotes à une consommation régulière de yaourt additionné de cinq souches bactériennes probiotiques, dont Bifidobacterium. «Les vrais jumeaux constituent un très bon modèle car ils possèdent le même ADN et leur flore intestinale s’est vraisemblablement constituée de manière similaire dans les premières années de leur vie», commentent Jordan Bisanz et Gregor Reid, de l’Université de l’Ontario, dans un article paru dans la même revue.

Dans une autre expérience, Jeffrey Gordon a utilisé des souris qui ont été modifiées pour que leur tube digestif soit colonisé par quinze espèces de bactéries présentes naturellement chez l’homme. Les animaux ont aussi ingéré des doses régulières de produits laitiers probiotiques.

Dans les deux protocoles expérimentaux, les chercheurs américains ont séquencé l’ADN présent dans les excréments humains et murins quelques jours après le début du régime probiotique, les fèces étant constituées à 90% de bactéries de la flore. En le comparant avec les échantillons prélevés avant la consommation de yaourts, ils n’ont observé aucune modification dans le microbiome des femmes et des souris. Cela signifie que les souches du yaourt n’ont ni colonisé leurs intestins ni modifié la proportion et la nature des autres espèces présentes.

En revanche, les scientifiques ont regardé de plus près quels étaient les gènes exprimés par la flore des sujets, c’est-à-dire quelles protéines étaient fabriquées par les bactéries après exposition à Bifidobacterium. Ils ont noté une augmentation marquée de la production de nombreuses enzymes, notamment celle de la dégradation des sucres. Ce processus joue un rôle important dans la régulation du taux de sucre dans le sang, qui est perturbée chez les personnes souffrant de diabète. Ces observations ont été confirmées par l’analyse du taux de produits de dégradation des sucres dans les urines des animaux. Autrement dit, l’exposition au Bifidobacterium, chez les femmes comme chez les souris, induit un changement dans l’expression des gènes de leur flore intestinale, en particulier ceux régulant le métabolisme de sucres présents dans beaucoup de fruits et de légumes. Les chercheurs américains sont donc les premiers à avoir démontré l’impact direct de l’ingestion de bactéries sur la flore intestinale.

«Cette étude offre de nombreuses pistes pour continuer les recherches. Cependant, ces résultats n’ont pas pour l’instant de conséquence sur la pratique clinique», relève Vittorio Giusti, médecin au Service de nutrition clinique du CHUV à Lausanne. «Il reste encore beaucoup à comprendre sur le fonctionnement de la nourriture probiotique et sur l’effet de différents cocktails bactériens sur les résultats», ajoutent Jordan Bisanz et Gregor Reid.

A quand une alimentation probiotique «à la carte» où l’on mangerait les bactéries qu’il faut pour modifier son propre métabolisme et prévenir certaines maladies?