Et maintenant, l’heure du bilan. L’Europe se réveille lentement de son hibernation forcée et, avec elle, les critiques. Manifestations à Zurich, dérapages politiques, «corona parties»: des voix, certes minoritaires, dénigrent les mesures sanitaires mises en place durant deux mois pour enrayer la propagation de l’épidémie de Covid-19, qui a fait près de 300 000 décès en date du 13 mai. Fallait-il appliquer de telles mesures d’exception, ou bien, comme certains manifestants zurichois le brandissaient sur leurs pancartes, suivre l’exemple de la Suède, qui a laissé écoles, restaurants et commerces ouverts?

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Les scientifiques n’ont pas attendu pour s’interroger sur l’efficacité des mesures. En Suisse, la task force Covid-19 s’est d’ailleurs déjà prononcée sur le sujet, dans une réponse adressée aux questions formulées par l’Office fédéral de santé publique (OFSP) le 21 avril. Se basant sur l’analyse de plusieurs modèles épidémiologiques suisses et européen, les experts ont écrit avoir constaté une diminution des cas diagnostiqués entamée fin mars, suivie d’une baisse des hospitalisations, des admissions en soins intensifs et des décès. La diminution constatée «du nombre de reproduction peut être attribuée aux mesures prises par le gouvernement suisse après le 17 mars», écrivent les auteurs.

Les nombreuses mesures prises ont certes été radicales, mais aussi indispensables

Julien Riou, épidémiologiste

Le nombre de reproduction (ou R zéro, écrit R0) évoqué dans le document est un indice correspondant au nombre d’infections entraînées par une personne elle-même porteuse du virus. S’il est inférieur à 1, l’épidémie s’éteint progressivement, ou au contraire connaît une croissance exponentielle si celui-ci est supérieur à 1. Le R0 constitue donc un paramètre important, bien qu’indirect, dans l’appréciation de l’efficacité des mesures.

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En imposant des fermetures généralisées, le Conseil fédéral a eu pour objectif de diminuer le plus fortement et le plus rapidement possible les déplacements et les interactions sociales de la population. «Réduire le nombre de contacts sociaux de chacun revient à réduire le taux de reproduction», éclaire Julien Riou, épidémiologiste à l’Université de Berne et coauteur du rapport de la task force.

Un effet entamé avant le «lockdown»

Combien de morts ont pu être évités grâce au lockdown suisse? Aucun modèle rendu public ne l’a estimé, d’après nos recherches. Mais ce nombre est vraisemblablement conséquent. Une modélisation proposée par une équipe de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a comparé deux scénarios hypothétiques pour l’été. Le premier suppose un R0 de 3, c’est-à-dire une valeur très élevée qui pourrait être atteinte sans mesure de distanciation sociale. Le second suppose un R0 de 1,2, plus modeste. D’après la modélisation, le premier scénario s’accompagne en un mois de 10 000 décès de plus que le second. De telles simulations sont toutefois sujettes à discussion, mais laissent entrevoir l’impact du virus circulant librement dans la population.

Joseph Lemaitre, le scientifique derrière ces calculs, a récemment signé avec son équipe un article sur l’évolution temporelle du R0 en Suisse. Cette étude au stade de prépublication n’est pour l’instant pas parue dans une revue scientifique. La modélisation montre un R0 valant 3,15 fin février, et qui diminue assez abruptement avant de se stabiliser autour de 0,4 à la fin du mois de mars. Fait intrigant, la courbe commence à s’infléchir à partir du 6 mars en Suisse, et même dès le 2 mars dans le canton de Vaud. Or la fermeture des écoles, des magasins et des commerces non essentiels n’a été décrétée que le 13 mars.

Toujours selon cette modélisation, le R0 suisse passe en dessous du seuil fatidique de 1 lors de la troisième semaine de mars. Un résultat compatible avec les délais d’incubation et de transmission de la maladie: les statistiques médicales ont enregistré une réduction des nouveaux cas de Covid-19 à la fin de ce mois, soit une semaine plus tard, suivie d’une baisse des hospitalisations puis des décès les semaines suivantes.

Poursuivant l’analyse, les scientifiques ont examiné les données de mobilité de la population mises à disposition par Google. Ils ont constaté une baisse significative des déplacements en Suisse, de 50 à 75%, entamée elle aussi à partir du 6 mars. «La baisse de la mobilité confirme que les Suisses ont commencé à modifier leur comportement avant les mesures de lockdown», commente Joseph Lemaitre.

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Une observation corrélée avec le nombre de recherches effectuées sur Google.ch avec le mot-clé «coronavirus», qui a connu un pic à la même date. Autrement résumé, confrontés aux informations, notamment à la situation en Lombardie toute proche, les Suisses auraient commencé à redouter l’épidémie et peu à peu limité d’eux-mêmes déplacements et interactions sociales.

Radical, mais indispensable

Cela n’étonne pas Julien Riou, pour qui «il s’agit d’une réaction naturelle que l’on observe dans chaque épidémie». Que des mesures soient prises ou non, la population change donc d’attitude. Comme d’ailleurs en Suède: bien qu’ouverts, les restaurants subissent un effondrement de leur fréquentation, et les statistiques de Google signalent une diminution importante de la mobilité des habitants.

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Mais cela ne signifie pas pour autant que les fermetures imposées en Suisse ont été vaines. «Notre étude ne dit pas comment la population aurait réagi sans lockdown. Peut-être que le R0 n’aurait pas autant diminué», prévient Joseph Lemaitre. «Les nombreuses mesures prises ont certes été radicales, mais aussi indispensables», affirme pour sa part Julien Riou. Tout le monde n’est pas de cet avis. Dans un article publié sur Swissinfo, l’économiste zurichois Didier Sornette vilipende les mesures fédérales. «Il n’aurait pas fallu confiner brutalement, mais plutôt cibler les zones chaudes et épicentres», déclare-t-il, tout en citant la voie suédoise comme une alternative possible. Propos balayés dans le même article par le professeur Didier Trono, membre de la task force Covid-19, pour qui la politique suédoise «ne marche pas aussi bien, si l’on considère le nombre de morts dus au Covid-19 et l’incidence journalière de nouveaux cas dans ce pays».

Peut-être faudrait-il oublier les comparaisons entre les pays. Julien Riou dit s’en méfier: «Il faut être très prudent quand on compare des chiffres bruts de mortalité.» La chronologie des événements ou encore les stratégies de tests de dépistage sont autant d’aspects cruciaux propres à chaque pays, et fragilisant les comparaisons. Le vrai bilan du lockdown suisse devra vraisemblablement attendre que l’épidémie prenne fin.