Disparition des espèces et changement climatique: loin d’être distinctes, ces deux menaces planétaires sont interdépendantes et devraient donc être prises en compte collectivement, argumentent les auteurs d’un nouveau rapport rendu public jeudi 10 juin, auquel ont participé une cinquantaine d’experts internationaux.

Pour le rédiger, des membres du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) ont pour la première fois mis leur expertise en commun. Ces institutions onusiennes, établies respectivement en 1988 et en 2012, avaient jusque-là travaillé chacune de leur côté, contribuant à ce que ces deux menaces soient abordées de manière distincte.

Moins de services naturels

Il apparaît pourtant aujourd’hui que biodiversité et climat sont étroitement liés. «Le changement climatique causé par les êtres humains menace de plus en plus la nature et sa contribution à la société, notamment sa capacité à contribuer à l’atténuation du changement climatique. Plus le monde deviendra chaud, moins la nature pourra nous fournir de nourriture, d’eau potable et d’autres contributions cruciales pour nos vies», met en garde le vice-président du comité de pilotage du rapport GIEC-IPBES, l’Allemand Hans-Otto Pörtner.

Le réchauffement met davantage sous pression des espèces déjà fragilisées par d’autres menaces, comme la disparition de leur habitat. Un précédent rapport du GIEC a déjà montré qu’au-delà de 1,5°C de réchauffement, les disparitions d’espèces vont s’accélérer considérablement. «Le changement climatique est considéré comme une des cinq menaces les plus importantes qui pèsent sur la biodiversité, et cette menace va encore s’accentuer à mesure que le climat se réchauffe», souligne la climatologue de l’EPFZ Sonia Seneviratne, qui a contribué à un nouveau dossier de l’Académie suisse des sciences naturelles, lui aussi consacré aux liens entre biodiversité et changement climatique.

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Les auteurs du nouveau rapport listent une série de mesures bénéfiques à la fois au climat et à la biodiversité. En premier lieu, il s’agit d’arrêter la destruction des milieux naturels qui contribuent au stockage du carbone, comme les forêts, les marais, les savanes ou encore les mangroves, qui abritent aussi de nombreuses espèces animales et végétales. On estime qu’à l’échelle mondiale, les «puits de carbone» naturels absorbent environ la moitié de nos émissions de CO2. Quand ces milieux ont déjà été dégradés, des actions de restauration s’avèrent aussi favorables aux deux problématiques.

La protection de la biodiversité ne devrait pas être utilisée comme prétexte pour renoncer à certains projets importants pour la transition énergétiqueSonia Seneviratne, climatologue à l’EPFZ

La protection de la biodiversité ne devrait pas être utilisée comme prétexte pour renoncer à certains projets importants pour la transition énergétique

L’agriculture peut aussi jouer un rôle crucial. Des méthodes de production durables reposant sur l’agroécologie, la diversification des cultures, la protection des sols ou encore la réduction de l’usage des fertilisants permettent de protéger la nature mais aussi d’accroître la capacité des sols à stocker du CO2. Enfin, autre piste mentionnée par les experts: le renoncement à certaines subventions qui encouragent des activités nocives à la fois pour le climat et pour la protection des espèces, comme la surpêche ou la déforestation.

Reboiser oui, mais pas n’importe comment

Les «solutions basées sur la nature», comme le reboisement, ne sont pourtant pas la panacée. Le fait de planter des arbres n’est pas toujours bon pour la biodiversité, en particulier quand il s’agit de monocultures. Les cultures à grande échelle de plantes destinées à la production de biocarburants permettent certes de lutter contre le réchauffement, mais empiètent sur des milieux naturels très diversifiés.

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Par ailleurs, ces solutions ne peuvent pas à elles seules résoudre la crise climatique. «Il faut garder en tête que les approches basées sur la nature ne peuvent contrer qu’une partie mineure du réchauffement global. La priorité absolue doit donc être de réduire à zéro notre recours aux énergies fossiles, à l’origine de la quasi-totalité des émissions de CO2. La consommation de pétrole et de gaz est responsable à elle seule de 95% de nos émissions de CO2 en Suisse», martèle Sonia Seneviratne.

Autre situation dans laquelle climat et biodiversité peuvent entrer en conflit, le déploiement des énergies renouvelables, notamment éolienne ou hydroélectrique. Tout comme certaines techniques utilisées pour faire face aux effets du réchauffement, telles que l’irrigation et des canons à neige. Comment arbitrer? «Chaque mesure qui se concentre étroitement sur la réduction du changement climatique devrait être évaluée de manière globale en matière de bénéfice et de risque, par exemple lorsque des énergies renouvelables engendrent une hausse des activités minières ou consomment de grandes surfaces de terre», écrivent les auteurs du rapport.

Réduire l’exploitation des ressources naturelles

Mais pour Sonia Seneviratne, il ne faut pas perdre de vue l’objectif global de ces mesures: «La protection de la biodiversité ne devrait pas être utilisée comme prétexte pour renoncer à certains projets importants pour la transition énergétique. Par exemple, les éoliennes n’ont qu’un effet réduit et local sur les espèces, alors que leurs bienfaits pour le climat, et donc indirectement pour la biodiversité aussi, sont bien établis.»

Nature et climat ne seront donc pas toujours facilement conciliables. Pourtant, les auteurs du rapport l’affirment: ces deux crises ont pour origine la même cause, à savoir la surexploitation des ressources naturelles. Et ne pourront être résolues qu’à condition que nos sociétés apprennent à se montrer moins gourmandes, en énergie, en eau ou encore en terre.