biologie

Le blob, rencontre avec un OVNI du monde vivant

Il dispose de 720 sexes, double de volume chaque jour, peut se séparer ou fusionner avec ses congénères… Un mystérieux être unicellulaire est à l’honneur dans un livre écrit par une biologiste

Et si un humble organisme unicellulaire issu des tréfonds des forêts était à l’origine de découvertes majeures? Se pencher sur le cas de Physarum polycephalum, c’est aller de surprise en surprise. Dotée d’exceptionnelles capacités de régénération, cette espèce du genre dure à cuire peut à loisir se diviser ou fusionner avec ses congénères, gère ses repas bien mieux que n’importe quel nutritionniste et se paie même le luxe d’apprendre de nouveaux comportements et de les transmettre à ses semblables.

Ce ne sont là que quelques exemples issus du livre Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander, par Audrey Dussutour de l’Université Toulouse-III-Paul-Sabatier. Cette éthologue – spécialiste du comportement animal – s’est prise de passion pour cet organisme et y consacre ses recherches, qu’elle raconte dans cet ouvrage mêlant comptes rendus d’expériences et réflexions personnelles, le tout nimbé d’un touchant plaidoyer pour la recherche fondamentale, parent pauvre des études scientifiques.

720 sexes différents

Le blob? Un clin d’œil cinéphile au film de 1958 The Blob, dans lequel une gelée informe venue d’une météorite terrorise la population en dévorant tout ce qui se trouve sur son chemin. Danger mis à part, la comparaison est de bon aloi. Physarum polycephalum ressemble à une mousse un peu visqueuse, de couleur jaune vif. Comme dans le film, le blob dévore ses proies (il raffole des champignons) en les engloutissant tout entières.

Le blob vit dans les forêts, à l’abri de la lumière. «Pour le voir, il faut fouiller, par exemple entre l’écorce et le tronc, ou même dans un bac à compost», explique Audrey Dussutour avec un accent baigné du soleil de l’Aveyron, sa terre natale. Mais même avec de la chance, il demeure difficile à trouver: il passe le plus clair de son cycle de vie sous forme de spores et ne se transforme en blob que lors de son «adolescence».

Rien n’est facile avec le blob, même pour une biologiste. Physarum compte non pas deux, mais 720 sexes différents, et de 20 à 80 chromosomes selon les individus. Où ranger cet ovni dans l’arbre du vivant? Faute de mieux, les blobs ont d’abord atterri chez les champignons. En 2015, le séquençage de leur génome a permis de les classer en tant que myxomycètes, un groupe d’organismes unicellulaires à noyau. Il ne s’agit donc ni de champignons, ni d’animaux, et encore moins de plantes. Les taxonomistes en ont identifié environ 1000 espèces, mais il en existe certainement beaucoup plus, estime la spécialiste.

4 centimètres par heure

Le blob est doté de capacités surprenantes. Il peut ainsi se diviser en plusieurs autres blobs, tout en cicatrisant en moins de deux minutes, un record. A l’inverse, deux blobs génétiquement proches peuvent fusionner. Bien nourri, il double de volume tous les jours. Mais surtout, il bouge! Un réseau de vaisseaux dans lequel transite le protoplasme, le liquide qui lui sert de sang, se contracte et se dilate, ce qui assure un déplacement pouvant atteindre 4 centimètres par heure.

En bonne scientifique, Audrey Dussutour voit sa curiosité piquée au vif lorsqu’elle rencontre le blob en 2008. Elle est alors en contrat de recherche en Australie. «Je travaille sur le comportement. Pour se comporter, le blob bouge, donc on peut étudier son comportement, CQFD», écrit-elle.

Sa première étude est consacrée au comportement alimentaire de Physarum polycephalum. En proposant diverses recettes de flans sucrés à son élevage de blobs, elle constate que ces derniers mangent en priorité celles dont la teneur en protéines est la plus élevée, tandis que les flans lourdement sucrés ne les intéressent pas. Autrement dit, des êtres vivants dépourvus de système digestif ou nerveux se sont montrés aptes à maintenir un apport optimal de nutriments, ce que nous, pauvres humains, avons bien du mal à faire. La découverte fait l’objet d’une publication dans la revue réputée PNAS en 2010.

Blobs instruits

De retour en France, voilà qu’Audrey Dussutour poursuit ses travaux sur le blob. Elle rend compte de ses expérimentations, trésors d’ingéniosité réalisés avec des moyens dérisoires. Elle a ainsi montré avec ses collègues que le blob était capable d’apprendre de nouveaux comportements, grâce à un simple dispositif dans lequel des blobs devaient traverser des ponts imprégnés de sel, qu’ils détestent, pour rejoindre une source de nourriture. Si, au départ, ils en éprouvaient une répulsion totale, les blobs ont fini par passer outre leur aversion, prouvant ainsi qu’ils étaient bien capables d’apprentissage. Mieux, les blobs «instruits» ont même transmis leur connaissance à leurs congénères avec qui ils ont fusionné. Un comportement tout à fait intrigant, aux mécanismes inexpliqués.

Les récits de laboratoire alternent avec des réflexions sur le monde de la recherche et ses dures réalités. Difficile d’étudier un organisme qui n’intéresse pratiquement personne dans un monde régi par une compétition acharnée, et rythmé par la course aux financements et aux publications. Un sujet de recherche passionnant, présenté sur un ton léger et agréable, sans jamais oublier l’aspect humain: Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander est au final une excellente lecture pour tous les curieux.


«Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander», Audrey Dussutour, Editions des Equateurs, 18 euros.

Audrey Dussutour présente de façon captivante cette espèce.

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