ces lignes invisibles qui partagent les eaux (2)

A Bonfol (JU), les poisons de l’ancienne décharge chimique ignorent les frontières

La décharge de Bonfol se situe sur la ligne de partage des eaux entre l’Alsace et l’Ajoie. Côté Rhin, la Rosers y prend sa source puis traverse le village de Pfetterhouse

Les déchets ignorent les frontières

La décharge de Bonfol se situe sur la ligne de partage des eaux entre l’Alsace et l’Ajoie

Côté Rhin, la Rosers y prend sa source puis traverse le village de Pfetterhouse

Six marches butent contre une porte close. La bâtisse se tient seule au milieu des champs de maïs. A 479 mètres d’altitude entre l’Ajoie et l’Alsace, tous ses volets sont fermés. Seul le message «A vendre» accroché à la fenêtre demeure. En dessous, à côté d’un insigne rouge à croix blanche, le mot «Douane» rappelle la masure à sa fonction passée. Ici, la frontière est un trait d’union entre deux pays. Trois communes plutôt, Bonfol et Beurnevésin en Suisse, Pfetterhouse en France dont les habitants aiment raconter leur solidarité par l’anecdote.

Il est trois heures, on a rendez-vous avec Jean-Rudolf Frisch, maire, depuis quatorze ans, de Pfetterhouse, dans le département du Haut-Rhin. «Regardez le terrain de foot en face de la douane. Pendant l’Occupation, c’est ici que se tramaient les évasions en Suisse. Lors des matches, on tirait un grand coup par-dessus le but et la frontière. Celui qui avait reçu son ordre de mobilisation était désigné pour chercher le ballon. Il ne le ramenait jamais.»

Il nous reçoit dans la salle du Conseil, dos au portrait du président Hollande, avec son adjoint Morand Heyer. C’est ici qu’il a vu ses homologues suisses, ainsi que les représentants de la chimie bâloise et les experts scientifiques, pour débattre de l’assainissement de la décharge chimique située à 1,5 kilomètre en amont, en Suisse, sur la commune de Bonfol.

Au niveau de la douane, la frontière est aussi une ligne de partage des eaux. Vers le nord, elles coulent à travers le Sundgau alsacien pour aboutir dans le Rhin. Vers le sud, elles traversent l’Ajoie avant de rejoindre le Rhône. Mais plus à l’est, la limite hydrographique s’introduit en Suisse juste là où, de 1961 à 1976, 114 000 tonnes de déchets de la chimie bâloise ont été entreposées pour combler le trou laissé par la Céramique industrielle SA (CISA), qui extrayait l’argile dans le sol glaiseux et à première vue imperméable de Bonfol. La décharge est alimentée de substances inconnues que les habitants décrivent par leurs couleurs vives. «Un jour, mon beau-père découvre que son vivier était jaune. Ses carpes flottaient sur le dos. En remontant le long de la Rosers – la rivière qui coule dans le village – il est arrivé à la décharge. L’ouvrier était en train de pomper les lixiviats de la décharge dans notre rivière», raconte le maire de Pfetterhouse.

Aujourd’hui, après de nombreuses tractations et l’assainissement total de la décharge qui devrait se terminer en 2016, les inquiétudes du passé ont laissé place à la confiance. «J’ai tout de même du mal à la transmettre à la population», souffle Jean-Rudolf Frisch. Il parle alors des 80 piézomètres disposés sur les territoires suisses et français et surveillés par une instance indépendante jurassienne. Et son adjoint évoque la qualité de l’eau du village. La boivent-ils? Oui, parfois, mais ils préfèrent la bière. Ou ce pinot gris doux et fruité d’Alsace que Morand Heyer débouchonne sur la table communale.

«L’assainissement a été géré de façon exemplaire, et aujourd’hui nous entretenons de bons rapports avec la chimie bâloise.» Hormis les carpes, y a-t-il eu des problèmes au sein de la population? «Non, enfin, on ne sait pas. Une fois, un paysan a appelé, car son père et ses vaches étaient indisposés. Ma femme aussi l’était, d’ailleurs. Mais les pompiers français et suisses venus sur place ont affirmé que ce n’était pas dû à la décharge… Nous, comment aurions-nous pu le prouver?» L’adjoint ajoute: «Le plus grave je pense, c’est tout ce qui ne se voit et ne se sent pas.»

En 2016, ils seront rassurés. Mais un doute persiste: «On a découvert des lentilles sableuses dans les argiles sous la décharge. Les produits auraient pu s’y infiltrer et, comme les sous-sols sont très complexes, on ne sait pas où ils pourraient résurger.»

Les chefs du village boivent une gorgée de pinot. Ici en Alsace, ils vivent au rythme du Rhin, mais ce soir ils iront trinquer au Sud, «là où le Rhône règne». Ils célébreront la fête nationale suisse et confirmeront leur solidarité transfrontalière. «Nos trois communes sont jumelées! Et le vin suisse est pas mal non plus», avoue l’adjoint.

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