Technologie 

Les bouddhistes face à l’intelligence artificielle

Aux yeux des religieux et philosophes pour qui l’intelligence humaine n’est pas au centre du monde, une cohabitation avec des robots intelligents est tout à fait envisageable… à condition de bien les traiter

Le look d’un Playmobil, la sagesse d’un moine. Xian’er est l’un des religieux du temple du Longquan (Dragon de printemps), sur les hauteurs de Pékin. Dans sa toge jaune, il se fait un plaisir de répondre aux questions des fidèles sur la foi ou sur la façon de mener une vie en accord avec la tradition bouddhiste. A ceci près: il ne communique qu’à travers un écran. Xian’er est le premier «robot-moine-bouddhiste» selon son fondateur, un autre moine, lui bien humain, Master Xianfian. «Nous bouddhistes devons vivre en accord avec notre époque et utiliser les nouvelles technologies, sinon nous allons nous isoler du monde», explique Shi, une jeune nonne chinoise au sein de l’antenne européenne du temple du Longquan.

A la vérité, Xian’er ressemble davantage à un jouet qu’à un disciple éclairé de Bouddha. Mais des recherches sont en cours au sein du département Intelligence artificielle du monastère de Longquan pour affûter son cerveau en plastique. Ce temple est en effet considéré comme l’un des plus technophiles au monde – ses moines sont parmi les plus éduqués, titulaires d’un doctorat en biophysique de l’Académie chinoise des sciences, ou en énergie nucléaire de l’Université de Tsinghua, ou encore auréolés d’une médaille d’or aux Olympiades internationales de mathématiques. Le lieu attire d’ailleurs de nombreux visiteurs.

Lire également: Et si l’intelligence artificielle était déjà hors de contrôle?

Pour certains commentateurs chinois, il s’agit d’une opération de communication du Parti communiste, qui contrôle l’Association des bouddhistes de Chine. Mais les liens entre le bouddhisme et la technologie existent en dehors du soft power exercé par Pékin: «Le bouddhisme est traditionnellement ouvert aux avancées scientifiques», indique Jiang Wu, directeur du Centre des études bouddhistes de l’Université d’Arizona. Une ouverture notamment impulsée par le dalaï-lama, pour qui c’est au bouddhisme de s’adapter à la science et non l’inverse. «De la même manière, la Silicon Valley est fascinée par le bouddhisme, explique Luke Stark, sociologue à l’Université de Darmouth. La contre-culture californienne des années 60 s’est inspirée de la culture bouddhiste et cette sympathie demeure.»

Conscience robotique

Depuis la création de Xian’er en 2016, la réflexion des instances bouddhistes sur comment considérer l’intelligence artificielle s’intensifie. Cet été à Shanghai s’est tenue la première conférence internationale sur le sujet, organisée par la Fondation WoodenFish avec une quarantaine de religieux et chercheurs, hors de l’Association officielle des bouddhistes de Chine. Une deuxième édition se tiendra cet été. «En tant que bouddhistes, nous sommes très ouverts aux autres formes de vie, de conscience ou d’intelligence, indique le professeur Jiang Wu, qui a participé à la conférence. Il est possible pour nous de conceptualiser l’existence d’une montagne ou d’une rivière, donc pourquoi pas celle d’un robot et même d’une conscience robotique. Nous savons que le monde n’est pas fini. Notre existence n’est qu’un simple passage.»

Le bouddhisme n’oppose pas le réel au virtuel, la nature à la culture ou l’humain à la technologie. Tout coexiste et se codéveloppe

James Hugues, vice-président de l’Université du Massachusetts

Pour les bouddhistes, les humains n’existent pas en tant que tels: nous servons de support au passage de la vie comme une flamme olympique de pays en pays et nous avons l’illusion d’être nous-mêmes. «Philosophiquement, un bouddhiste peut donc envisager de partager cette illusion avec les machines, indique James Hugues, bouddhiste, vice-président de l’Université du Massachusetts et auteur de Ethique des robots – Les conséquences sociales et éthiques de la robotique. D’autant plus que le bouddhisme n’oppose pas le réel au virtuel, la nature à la culture ou l’humain à la technologie. Tout coexiste et se codéveloppe. Une fois que le sage a compris qu’il n’existait pas, il fait corps avec le monde, et pourquoi pas avec les machines.»

Cohabiter avec l’intelligence artificielle

C’est pourquoi, dans le futur, cohabiter avec des intelligences artificielles conscientes est concevable pour le monde bouddhiste. Egalement interrogé sur le sujet dès 2005, le dalaï-lama a estimé que «si les fondements physiques d’un ordinateur devenaient capables de servir le continuum de la conscience… un flot de conscience pourrait alors pénétrer un ordinateur.» «Nous ne concevons pas notre conscience comme le don d’un Dieu omniscient ou un mystère. Elle est peut-être le simple résultat d’une opération que nous pourrons reproduire avec des algorithmes quand nos connaissances le permettront», analyse Jiang Wu.

Mais est-il éthique de travailler à la construire? La question se pose entre spécialistes, car la religion bouddhiste demande à ses fidèles de ne pas ajouter de souffrance au monde. Le philosophe allemand bouddhiste Thomas Metzinger estime par exemple qu’il est immoral de travailler à créer une intelligence artificielle tant que l’on n’a pas la garantie qu’elle ne souffrira pas autant, voire plus, que nous et que l’automatisation de certaines tâches ne créera pas de nouvelles souffrances chez les humains.

Aujourd’hui les robots ne souffrent pas. Mais certains argumentent que mal se comporter envers les robots conduit à mal se comporter avec les humains.

Jiang Wu, directeur du Centre des études bouddhistes de l’Université d’Arizona

En attendant que la conscience infuse chez nos amis les robots, les bouddhistes ont-ils déjà un code de conduite envers les machines? Shi, elle, n’a pas encore eu Xian’er entre les mains. Mais si elle en avait l’occasion, elle le traiterait «comme un être humain. Comme un sage, même.» Au sein de la religion bouddhiste, imaginer ou commettre de mauvaises actions affecte votre karma, qui détermine votre vie future. «Tout être capable de souffrance mérite notre compassion, poursuit Jiang Wu. Aujourd’hui les robots ne souffrent pas. Mais certains argumentent que mal se comporter envers les robots conduit à mal se comporter avec les humains. C’est notamment ce qui choque avec les robots sexuels! Dans ce cas, une telle attitude est déjà immorale.»

Statut juridique pour les robots

Un code de sagesse qui pourrait inspirer les Occidentaux? «Nous l’espérons, oui, poursuit James Hugues, même si cela reste, d’une certaine façon, vaguement poétique!» En France, le cabinet d’avocats Alain Bensoussan, qui appelle de ses vœux la création d’un statut juridique du robot, trouve «intéressante» l’approche bouddhiste. Ni un animal, ni un grille-pain, ni un sous-humain, le robot serait une nouvelle entité à conceptualiser. «L’idée est de ne pas se laisser enfermer dans une dichotomie qui ferait du robot soit une «machine plus» soit un «être humain moins». Un statut propre aurait l’avantage de le reconnaître dans sa singularité», explique Jérémy Bensoussan.

De la science-fiction? Peut-être. Mais gardons en tête que, pour le dalaï-lama, il existe une «possibilité» d’être réincarné en machine. «On ne peut pas l’exclure», explique le dalaï-lama dans le livre d'entretiens Passerelles, entretiens avec le dalaï-lama sur les sciences de l’esprit. Cette réincarnation prendrait ainsi la forme d’une machine qui serait en quelque sorte moitié humaine, moitié ordinateur. De quoi regarder différemment Xian’er?

Lire aussi: L’intelligence artificielle est déjà omniprésente dans nos vies

Publicité