C’est un jardin extraordinaire (4/5)

A Briey, en Valais, les plantes racontent le Moyen Age

Pourquoi avoir peur du persil? Quel rapport entre les yeux bleus et les bleuets? Au Vieux Pays, le jardin d’inspiration médiévale créé par Isabelle Main transporte le visiteur à l’époque où croyances et superstitions cohabitaient avec la science thérapeutique

Avec son muret en pierre bordé de rosiers, sa géométrie harmonieuse et ses treilles, le jardin médiéval de Briey, en Valais, semble sorti d’une miniature du Moyen Age. Celle, par exemple, qui illustre Le Roman de la Rose, une des sources d’inspiration de l’herboriste Isabelle Main. «Au milieu du jardin médiéval, il y a le puits rond, une forme céleste, explique-t-elle. Les allées qui partent du centre évoquent les quatre fleuves d’Eden qui irriguent le monde. Les carrés autour représentent le terrestre.» Le gravier crépite sous nos pas, les herbes suintent de parfums épicés sous un soleil quasi méditerranéen.

Les explications d'Isabelle Main dans notre diaporama commenté: Des herbes pour soigner et à savourer

Il y a deux ans, Isabelle Main a créé ce jardin dans le cadre de son diplôme à l’Ecole de plantes médicinales d’Evolène. Un travail horticole rigoureux, étayé par de multiples sources historiques. Comme le capitulaire De Villis, une ordonnance de Charlemagne qui, entre autres, énumère 94 plantes à faire pousser dans chaque domaine du royaume. Ce choix sera repris comme modèle pour tous les jardins médiévaux, constitués de plantes simples (médicinales), potagères, tinctoriales (pour teindre les textiles) et fruitières.

Le bouillon blanc comme papier toilette

Isabelle Main s’est intéressée avant tout aux simples. «D’après le plan de l’abbaye de Saint-Gall, un des rares documents représentant l’organisation d’un jardin monastique, les plantes étaient disposées selon leur fonction: potagères près de la cuisine, thérapeutiques vers l’infirmerie. J’ai fait le choix de les répartir selon leur bénéfice pour le corps: la peau, le cœur, la digestion, la détente…»

Des flammes rouges de coquelicots s’échappent du carré des plantes respiratoires. Au-dessus se dressent les cierges jaunes de la molène, connue également comme bouillon blanc puisqu’on infuse ses fleurs dans du lait pour calmer la toux. «Les moines utilisaient aussi ses tiges enduites de poix comme torches et ses feuilles très douces comme… papier toilette!» explique la maîtresse des lieux.

Du bac du cœur s’élèvent les clochettes de la digitale. Même si la substance extraite de ces fleurs, la digitaline, utilisée dans le traitement de l’insuffisance cardiaque, était découverte à la fin du XVIIIe siècle, au Moyen Age déjà la plante était connue pour soulager l’hydropisie. «On recommandait aussi de la mâcher en cas de dents déchaussées, dit l’herboriste. Mais la digitale est toxique, difficile à dire ce qui arrivait aux pauvres qui la prenaient dans la bouche…»

Persil au passé sombre

Pour Isabelle Main, qui s’est reconvertie en technicienne en herboristerie après avoir fait une formation d’infirmière et exercé différents métiers, le jardin représente l’accomplissement de ses plus grandes passions: l’histoire, la médecine et les plantes, qu’elle adore depuis l’enfance. Elle en concocte des tisanes, des savons ou des hydrolats, ces eaux florales délicieuses sur la peau et en gelée à la texture d’un nectar. Mais surtout, elle aime raconter leurs histoires.

Un simple persil cache un passé sombre: au Moyen Age, on pensait que si on l’arrachait en pensant à quelqu’un la personne serait morte dans l’année. Alors, on laissait au vent le soin de disperser ses semis et l’on en coupait délicatement les feuilles. En revanche, on appréciait le verjus de persil et d’oseille, une sorte de smoothie vert de l’époque.

Les bleuets, on les croyait capables d’améliorer la vue. L’abbesse Hildegard von Bingen, savante du Moyen Age, considérait cependant que les bleuets ne seraient bénéfiques que pour les yeux bleus. «En réalité, peu importe la couleur des yeux, ces fleurs bleues contribuent à rendre la vue limpide comme le ciel, sourit Isabelle Main. Hildegard était une savante respectée, elle nous a laissé beaucoup de remèdes efficaces, mais de temps en temps les superstitions moyenâgeuses reviennent au galop dans ses considérations.»

Ainsi, selon l’abbesse, la joubarbe pouvait rendre la fertilité aux hommes… à condition de la mélanger à du lait maternel d’une femme qui venait d’accoucher d’un garçon.

Pointe de magie

Le vent fait chuchoter les secrets d’antan aux herbes et aux fleurs. Au milieu du bac détente, entourée de lavande, mélisse et camomille, trône l’angélique, dont le nom latin signifie «sous la protection des anges». Avant, cette plante aux petites fleurs blanches chassait les mauvais esprits et la maladie. Désormais, elle s’attaque au stress et à la dépression.

Si la composition du jardin respecte les préceptes du Moyen Age, il est contemporain dans sa conception durable: des bacs en mélèze local, le puits fictif qui récupère l’eau de pluie, aucun traitement chimique. Les abeilles se régalent de thym, de réglisse, ce sucre médiéval, et de roses dans le carré dédié à la Vierge Marie: autant d’arômes qui composeront les miels produits par Aldo Main, le mari d’Isabelle.

Tous deux épris de montagne et de botanique, ils projettent d’aménager aussi des espaces pour les fleurs de Bach et des espèces venues d’ailleurs. Sur leur terrain suspendu à flanc de montagne, le temps aussi semble suspendu. Si les jardins terrestres sont le reflet du jardin d’Eden, l’expression un coin de paradis tombe ici sous le sens.


Le jardin médiéval de Briey (VS) se visite sur rendez-vous, rens. auprès de l’Office du tourisme de Vercorin.


La recette d’Isabelle Main

Une tisane du balcon, concoctée avec quelques plantes faciles à cultiver en pots pour colorer et épicer aussi vos mets. Mélangées à parts égales ou selon vos goûts, elles feront une excellente tisane à boire, chaude ou fraîche.

A parts égales, mettez:

– des fleurs de capucines (Tropaeolum majus. L.); sur le balcon, elles dégoulineront du pot comme autant de petits entonnoirs jaunes et orange amenant de la couleur et de la gaieté. Vous pouvez aussi décorer vos salades de ces fleurs qui apporteront des notes intenses épicées ainsi que de la vitamine C. Leur goût donnera une note pimentée insolite à la tisane;

– de la menthe poivrée (Mentha x piperita L.) ou autre variété selon les goûts; isolez-la dans un pot, sans quoi cette plante sémillante prendra toute la place; rafraîchissante, vous l’utiliserez en cuisine tout l’été et dans la tisane elle apportera une explosion de fraîcheur en bouche, avivant l’esprit et les sens;

– de la verveine citronnée (Aloysia citrodora Palau ou Lippia Citriodora); ce petit arbuste d’origine sud-américaine restera modeste sur votre balcon, et ses feuilles d’un joli vert tendre à l’odeur citronnée renforceront les notes vivifiantes et la fraîcheur du breuvage;

– du basilic (Ocimum basilicum L.); bien connu pour accompagner les tomates dans la cuisine estivale, il ajoutera de l’originalité à vos tisanes. Ses saveurs rappellent un complexe mélange d’épices d’Inde, son pays d’origine.

Prenez une pincée de ce joyeux mélange, versez de l’eau bouillante, laissez infuser une dizaine de minutes et dégustez chaud ou froid.


Episodes précédents:

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