Les prévisions sont sinistres. Une semaine après l’explosion, puis l’engloutissement de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, une nouvelle fuite a été ­détectée. BP, propriétaire de l’exploitation, admet que le flot pourrait atteindre 5000 barils par jour. La nappe de brut se trouve désormais à une trentaine de kilomètres des marais côtiers de Louisiane, sanctuaire pour de nombreuses espèces. La marée noire a été décrétée «catastrophe nationale» par la Maison-Blanche, alors que le gouverneur de l’Etat du sud a décrété l’état d’urgence.

Des éleveurs de crevettes ont déposé plainte jeudi contre BP. Dans les Etats voisins, l’inquiétude est immense; Floride, Alabama et Mississippi craignent que leurs plages et pêcheries ne soient souillées dès ce week-end.

Les autorités s’ingénient à limiter des dégâts. Des robots tentent, vainement jusque-là, de fermer «manuellement» les vannes de sécurité du puits situé à 1,5 km de profondeur. Un couvercle métallique est en cours de construction, destiné à retenir le pétrole avant qu’il ne s’échappe dans l’océan. Un deuxième forage, enfin, est en train d’être creusé, afin de pouvoir injecter un enduit colmatant dans l’actuel puits.

Tout cela, hélas, prend du temps. Les équipes d’intervention, dès lors, ont commencé mercredi à enflammer une portion de la nappe. Une méthode qui n’est pas sans inconvénients, d’après Gilbert Le Lann, directeur du Centre français de documentation, de recherche et d’expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux (le Cèdre).

Le Temps: Concrètement, comment met-on le feu à une nappe de pétrole?

Gilbert Le Lann: Il faut d’abord concentrer le produit à l’aide de barrages pneumatiques déployés par des bateaux. On répand ensuite, depuis une embarcation, un produit plus inflammable que le pétrole brut, souvent du napalm, et on y met le feu. L’opération a déjà été expérimentée aux Etats-Unis; elle est relativement risquée.

– Est-ce une méthode qui a fait ses preuves?

– Le résultat dépend de l’hydrocarbure à brûler. Cela marche plutôt bien si le pétrole est volatil mais tout dépend du raffinage. L’essence, par exemple, est très inflammable, tandis que le bitume que l’on met sur les routes ne l’est quasiment pas. Le pétrole brut se trouve un peu entre les deux. Il y a des gisements de brut lourd ou léger. Dans le cas présent, il est plutôt léger et donc assez inflammable. L’arrivée constante de pétrole frais, en outre, peut aider à la combustion, à condition que les bulles sortent exactement à l’endroit où l’on brûle la nappe.

– Les résidus sont-ils importants?

– Le brûlage permet d’éliminer tout ce qui est volatil, soit 50 à 60% environ du pétrole. Restent ensuite des gaz et des suies qui se dispersent dans l’air. On peut y trouver des résidus d’hydrocarbures, du dioxyde de carbone ou de soufre. Les matières plus lourdes flottent à la surface de l’eau ou coulent plus au fond.

– On transfère donc une pollution maritime vers l’atmosphère. Qu’est-ce qui est pire?

– Les autorités américaines veulent éviter à tout prix que la nappe ne touche la côte. Les dégâts seraient immenses pour la faune et la flore, et le pétrole, qui plus est, serait alors très compliqué à nettoyer. Dans la mer, il est plus simple à récupérer. Les poissons vivant sous la nappe peuvent être sensibles aux éléments solubles et les oiseaux marins risquent de s’engluer, mais les effets sont plus limités. Quant aux rejets toxiques dans l’atmosphère, ils restent assez loin des côtes.

– Que dire des autres techniques destinées à endiguer le flux?

– Le véritable problème consiste à maîtriser l’écoulement au fond de la mer, car la pollution se poursuivra tant qu’on n’aura pas bouché ce puits, contrairement à un naufrage de navire. Cette manœuvre est du ressort des pétroliers et consistera surtout en un deuxième forage permettant d’injecter du ciment en biais dans le premier, sans être soumis à la pression de la fuite. En attendant, plusieurs méthodes permettent de neutraliser la nappe. On peut utiliser des produits dispersant afin de dissoudre le pétrole dans la colonne d’eau mais cela la rend légèrement toxique. On peut encore pomper le brut en surface en aspirant le moins d’eau possible. Cela suppose un grand nombre de navettes effectuées par des bateaux, ainsi que des capacités de traitement à terre. C’est difficile à mettre en place pour de telles quantités de pétrole. Le brûlage est a priori le moyen le plus rapide, mais il nécessite ensuite le confinement des résidus et leur récupération.