«Si cet endroit n’existait pas, il faudrait l’inventer…» Dans les yeux jusqu’alors rieurs de Boubakar, cette phrase se colore soudain d’une dramatique tonalité. Le lieu dont parle l’homme de 24 ans, c’est la clinique associative AAS à Ouagadougou.

Un vide juridique

Ce matin, nous discutons avec lui et ses amis, Eric, Steve et Firmin, tous membres de la communauté LGBT. La conversation est joviale, comme si la bonne humeur était un rempart systématique contre la gravité du monde. Le Burkina Faso a beau faire partie des 21 pays africains à ne pas interdire l’homosexualité, un vide juridique demeure jusqu’à laisser prospérer violences policières et homophobie quotidienne. «Dehors, on doit se cacher. Ici, on est ensemble et on se comprend», ajoute-t-il.

Les gens n’aiment pas qu’on leur fasse la leçon. Alors je commence par faire des blagues

Souleymane, pair-éducateur

C’est dans ces locaux qu’ils visionnent des films de prévention contre le sida, se confient et partagent des activités comme les causeries éducatives autour d’un repas. Comment ont-ils découvert l’existence de cet immeuble dans lequel ils peuvent enfin être eux-mêmes? Grâce à un «pair-éducateur», un membre de la communauté formé pour sensibiliser ses semblables. En Afrique de l’Ouest, la paire éducation est une stratégie appréciée dans la lutte contre le sida. Elle se base sur une conviction: la pédagogie ne doit pas unilatéralement émaner des associations.

Recruter des ambassadeurs et ambassadrices directement au sein des communautés favorise un travail de terrain plus fluide. L’objectif? Essaimer les bonnes pratiques (port du préservatif, dépistage régulier, etc.) jusque dans les ghettos, sites de prostitution et lieux de rencontre cachés où sont repliées les populations vulnérables.

«Faire des blagues»

Tordre le cou aux idées reçues, distribuer des préservatifs, accompagner les personnes séropositives dans leur traitement ou être un soutien face aux discriminations: la paire éducation est une technique de terrain essentielle pour garder les populations vulnérables dans le radar des associations. Parce qu’elle partage un mode de vie et des codes similaires, une personne du même groupe social aura toujours plus de facilité à faire de la pédagogie auprès de sa communauté qu’une personne qui lui est étrangère.

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«Perso, j’ai la technique infaillible, plaisante Souleymane, pair-éducateur usager de drogue. Les gens n’aiment pas qu’on leur fasse la leçon. Alors je commence par faire des blagues. Puis je leur raconte mon histoire, j’explique que je consomme de la drogue aussi. Je leur parle ensuite de dépistage gratuit. En général, ils m’écoutent mais n’ont pas l’air convaincu. Ce n’est qu’en me revoyant dans le coin quelques jours plus tard, en train de discuter avec des amis d’amis à eux, qu’ils se mettent à considérer mon offre», se satisfait l’étudiant, qui «prêche la bonne parole, cercle après cercle».

Le Burkina Faso a réduit de moitié le nombre de décès liés au sida depuis dix ans

Inspirer confiance

Même discours chez les travailleuses du sexe paires-éducatrices: «Les filles ont confiance puisqu’on fait le même métier. On explique qu’il ne faut pas accepter une passe sans préservatif, même si le client propose de payer le double», raconte Awa*. Aux femmes qui ont peur d’être reconnues par leur famille dans la file d’attente du local d’une association, on propose de se faire dépister discrètement sur les sites de prostitution, à Bobo-Dioulasso, deuxième ville du pays.

L’association REVS PLUS, basée dans cette ville, a ainsi obtenu en 2018 l’autorisation de former au dépistage rapide (une simple piqûre au doigt) un personnel non médical et issu des populations vulnérables. Grâce à cela, près de 100 sessions de dépistage démédicalisé ont été réalisées en six mois. 30% des dépistés ne l’avaient jamais été de leur vie et 3% ont été diagnostiqués séropositifs.

90-90-90

Mettre un terme à l’épidémie du sida en Afrique: il y a une décennie, l’objectif semblait hors d’atteinte. Mais aujourd’hui, après des années de progrès médicaux, cet espoir pourrait se réaliser à l’horizon 2030, un but fixé par les Nations unies. Pour y parvenir, il faudrait rentrer dans le scénario des «90-90-90». Alors que 90% des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique et que parmi ceux-là, 90% reçoivent un traitement antirétroviral durable, endiguer la contagion supposerait désormais que 90% des personnes recevant un traitement antirétroviral aient une charge virale durablement supprimée.

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A ce titre, le Burkina Faso est un cas intéressant à observer. Bon élève de l’Afrique de l’Ouest avec un taux de prévalence passé en dessous de 1%, le pays peut se targuer d’avoir vu réduit de moitié le nombre de décès liés au sida depuis dix ans. Or, si ces chiffres sont encourageants, ils demeurent insuffisants pour enrayer la maladie. Paradoxalement, les populations les plus exposées au VIH sont également celles qui sont les moins prises en compte par l’Etat. Travailleuses du sexe, hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (une dénomination large puisqu’elle ne se limite pas aux gays mais comprend aussi les hommes qui se disent hétérosexuels) et usagers de drogues sont complètement dans l’angle mort des politiques sanitaires. Par honte du regard des autres et par peur d’être dénoncés, nombreux sont ceux qui renoncent au dépistage ou aux soins.

Opportunité historique

Dans le pays, 12% des personnes infectées ignorent qu’elles sont porteuses du VIH – un chiffre assez élevé pour que des vagues de contamination reprennent. Surtout, le sida fait moins peur qu’avant. «Nous ne sommes plus dans les années 80: grâce aux médicaments, il n’y a plus d’image médiatique de corps rachitiques rongés par le virus. Mais une des conséquences, c’est que la jeunesse ne craint plus la maladie. Beaucoup pensent désormais que l’on peut guérir du sida», explique Charles Some de l’association REVS PLUS.

Le travail des 80 pairs-éducateurs formés dans le pays est primordial au sens où il permet de sensibiliser toutes les couches de la société. Mais «vaincre le sida ne se fera pas sans une véritable solidarité internationale», alerte André Kaboré médecin d’Onusida. Les associations sont tournées vers le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui se réunit à Lyon en octobre 2019. Aujourd’hui, c’est la somme de 14 milliards de dollars qui permettrait de financer la prévention et les soins, afin de sauver 16 millions de vies dans le monde. Une question de bon sens économique: cette dépense permettrait de baisser le nombre de nouvelles infections, et donc, progressivement, de réduire la facture des soins à partir de 2020. Mettre fin à l’épidémie n’a jamais autant été une opportunité historique.

* Prénom changé.