Exploration

La Californie est avide d’espace

Le cœur du NewSpace, le nom donné à la conquête spatiale entreprise par des sociétés privées et commerciales, bat dans le sud de la Californie. Une région qui entretient une longue relation avec l’aérospatiale

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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La nuit fraîche ne les a pas découragés. Le 25 juillet dernier, des centaines d’amoureux de l’espace ont garé leur voiture le long de West Ocean Avenue à Lompoc, deux heures au nord de Los Angeles et à proximité de la base de l’US Air Force de Vandenberg. SpaceX s’apprête à lancer sa fusée Falcon 9 avec à son bord dix satellites de télécommunications Iridium.

«Ça va se passer là-bas. Là où est le brouillard…» montre Evan, embêté par la visibilité réduite. Avec Zack, ils se réchauffent près d’un gril posé à l’arrière de leur camionnette. Ils n’ont pas oublié la glacière et «le Red Bull»! La nuit a été courte pour les deux camarades de lycée. Ils ont installé un trépied, préparé les jumelles et gardent une oreille sur la radio pour s’assurer que la météo ne perturbe pas le décollage.

A la rentrée, Evan ira étudier l’aéronautique à l’université dans l’Arizona voisin. «C’était l’occasion de passer du temps ensemble avant qu’il ne parte», raconte Zack. «Et puis je connais des gens qui bossent chez SpaceX. C’est bien de voir leurs progrès et ce qu’ils ont accompli», précise Evan. Il s’agit d’une première pour eux, mais chaque décollage à Vandenberg déclenche le même rituel.

4h24. Le compte à rebours démarre à la radio. Le ciel est trop couvert pour voir la fusée. Mais le bruit et les vibrations suffisent à donner une idée de la puissance de la Falcon 9. Et pendant quelques secondes, la nuit devient jour sous les flammes des réacteurs.

La nouvelle frontière: le tourisme spatial

A 250 kilomètres au sud, le 17 septembre, Elon Musk a une annonce importante à faire. Dans les hangars de SpaceX à Hawthorne, le milliardaire présente à la presse le «premier client de la BFR (Big Falcon Rocket)», un monstre de 118 mètres qui sera peut-être capable un jour de transporter 100 personnes sur Mars. En attendant, la BFR, aux faux airs de la fusée de Tintin, l’une des inspirations avouées d’Elon Musk, doit emmener en 2023 le Japonais Yusaku Maezawa au-delà de l’atmosphère terrestre. «J’ai choisi la Lune!» annonce ce dernier, triomphant.

«Il faut être clair. C’est dangereux. Il y a des chances pour que ça se passe mal», prévient le patron de SpaceX. Il ne dira pas combien Yusaku Maezawa, homme d’affaires à la fortune estimée à 3 milliards de dollars, a payé pour participer à cette mission qui devrait durer une semaine. Nous saurons tout juste qu’il a versé un acompte substantiel pour participer à la construction d’un engin qui n’existe que sur ordinateur pour l’instant. Plus personne ne s’est approché de l’astre terrestre depuis 1972. Le Japonais de 42 ans deviendrait le 25e humain à le faire, le premier non-Américain.

Les retards sont courants chez Tesla ou SpaceX, les deux entités gérées par l’optimiste cofondateur de PayPal. Alors Yusaku Maezawa ne verra peut-être pas la Lune dès 2023. Mais cette image d’un Musk dans un simple t-shirt noir aux côtés d’un futur touriste spatial illustre parfaitement l’évolution d’une industrie longtemps réservée à quelques gouvernements et désormais ouverte aux civils – ceux aux poches pleines en tout cas.

La société d’Hawthorne est le porte-étendard de ce NewSpace. Grâce à ses médiatisées ambitions lunaires et martiennes mais pas seulement. Elle enchaîne les lancements et ramène ses fusées sur Terre. Même la NASA, son principal client, n’a pas réussi une telle prouesse. Il y a tout juste dix ans, le 28 septembre 2008, SpaceX jouait sa survie après trois échecs de sa Falcon 1. Ce jour-là, elle est devenue la première entreprise privée à envoyer son propre engin dans l’espace. La NASA, les Russes, Arianespace et les Chinois n’ont eu d’autre choix que de la prendre au sérieux.

«L’impact de leur premier lancement commercial réussi sur l’industrie spatiale ne peut pas être surévalué», explique au site Ars Technica Chad Anderson, à la tête de Space Angels, un groupe d’investissement. Grâce à ses prix plus bas que les agences gouvernementales, SpaceX a ouvert une brèche. Et la Californie en a profité pour redynamiser l’une de ses industries historiques.

Un secteur en plein renouveau

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le sud de l’Etat avait bénéficié à plein des besoins du moment. Deux millions de personnes y ont construit 300 000 avions, d’après le livre joliment titré Blue Sky Metropolis («la métropole au ciel bleu»), supervisé par Peter Westwick. L’historien est professeur à l’Université de Californie du Sud à Los Angeles (USC). «Au milieu du siècle dernier, l’aérospatiale était l’industrie majeure de la Californie du Sud. Les gens ne s’en rendent pas forcément compte parce qu’une grande partie relevait de programmes militaires qui restaient confidentiels», raconte-t-il.

L’industrie a même changé le paysage de la South Bay, cette zone du sud de Los Angeles, à proximité de l’océan Pacifique, à l’époque peu peuplée et recouverte de champs de fraises ou de maïs. Entre 1950 et 1970, la population d’une ville comme El Segundo a doublé. Le ciel sans nuage offre certes des conditions idéales pour voler. Mais c’est le cas ailleurs aux Etats-Unis, rappelle Westwick. La présence d’universités comme Caltech fournissant des ingénieurs diplômés de qualité, le manque d’influence des syndicats et les terrains vastes et peu chers de l’époque ont «convergé pour faire de la Californie l’épicentre de l’aérospatiale aux Etats-Unis», analyse-t-il. Au plus fort de la guerre froide, 15 des 25 plus grandes entreprises du secteur étaient basées dans la région.

Avec l’apaisement des tensions entre Américains et Soviétiques, les budgets de la défense ont connu des coupes franches. Le nombre d’emplois liés a été divisé par deux pendant les années 90 dans le Golden State. Un coup dur pour l’économie locale alors qu’un travailleur dans l’aérospatiale gagne presque le double du salaire moyen.

Mais le renouveau est en marche. Selon le cabinet Bryce Space, 7,6 milliards de dollars ont été investis dans les start-up de l’aérospatiale entre 2012 et 2016, sept fois plus qu’entre 2000 et 2005, et, d’après Space Angels, 3,9 milliards auraient été injectés dans le secteur rien que l’an dernier. Résultat: entre 2014 et 2017, le nombre d’emplois du secteur est passé de 85 500 à 90 000 en Californie.

De multiples start-up ont fait leur apparition aux côtés des historiques Boeing ou Northrop Grumman (qui prépare le successeur du télescope Hubble à Redondo Beach): à El Segundo, Phase Four développe des systèmes de propulsion à plasma pour satellites, Relativity Space travaille sur des fusées imprimées en 3D à Westchester, Wright Electric conçoit des avions électriques en partenariat avec EasyJet, à Huntington Beach, Rocket Lab vient de passer un accord avec le luxembourgeois Kleos pour le lancement d’une constellation de 20 satellites en 2019 et Virgin Orbit, basé à Long Beach, espère tester cette année son lanceur LauncherOne envoyé dans l’espace depuis un Boeing 747 réaménagé plutôt que depuis un pas de tir classique.

Les satellites du désert de Mojave

Le marché des microsatellites (moins de 100 kilos) et nanosatellites (moins de 10 kilos) et donc des petits lanceurs réserve le plus de promesses. Le cabinet Tauri prévoit que 2400 d’entre eux seront lancés d’ici à 2023. «J’ai l’impression que chaque semaine quelqu’un annonce qu’il va construire un nouveau système de lancement. Je n’arrête pas de voir des concepts incroyables. On dirait que l’industrie embauche autant d’artistes que d’ingénieurs», a relativisé Dan Hart, le patron de Virgin Orbit, lors de la conférence World Satellite Business Week mi-septembre à Paris. Cet été, une étude de Northrop Grumman a chiffré à 101 le nombre de fusées en développement dans le monde ces quatre dernières années. Seules six ont la capacité d’aller dans l’espace aujourd’hui. Le marché est-il assez vaste pour accueillir autant d’acteurs?

Interorbital Systems compte bien s’y faire une place en tout cas. La société a été fondée il y a vingt-deux ans par Rod et Randa Milliron. Ses bureaux se trouvent 150 kilomètres au nord de Los Angeles dans le Spaceport de Mojave, en plein désert. C’est dans ce ciel-là que Chuck Yeager a fait tomber le mur du son en 1947. A l’entrée du Spaceport, un assemblage de hangars à proximité d’une piste d’atterrissage, un panneau affirme qu’«ici, l’imagination vole».

Une quinzaine d’entreprises, dont Virgin Galactic et Stratolaunch Systems (financé par le cofondateur de Microsoft Paul Allen), profitent de l’isolement pour tester leurs réacteurs. Avec ses plans sur un tableau Velleda et son atelier à l’ancienne, Interorbital, moins de dix employés à temps plein, fait figure d’artisan dans une industrie aussi high-tech. «Les gens me disent souvent: «Mais ce n’est pas un laboratoire!», plaisante Randa, chargé de la visite.

Mais Neptune, fabriquée de A à Z ici, n’est «pas une fusée PowerPoint», comme l’indique Randa. C’est une réalité, pas une simulation en 3D. Un modèle d’environ 10 mètres de long trône dans l’atelier. Sa puissance peut varier en fonction du nombre de satellites à bord. Ces CubeSats pèsent moins d’un kilo et demi chacun («ils tiennent dans la main», sourit Randa). Leur mise en orbite coûte aux alentours de 8000 dollars. «On peut lancer notre fusée avec cinq personnes et un ordinateur portable», assure-t-elle.

L’offre d’Interorbital intéresse des universités comme celle de Singapour pour des projets scientifiques. Mais l’objectif ultime de Rod et Randa Milliron, c’est une colonie sur la Lune. «Si nous n’étions pas des rêveurs, nous ne ferions pas ce métier et si nous n’étions pas des optimistes, nous ne le ferions pas non plus», résume Randa. Elle espère que le rêve deviendra réalité dans les années 2020.


«Rocket Lab vise un lancement toutes les deux semaines d'ici à fin 2019»

Le Néo-Zélandais Peter Beck a fondé Rocket Lab en 2006. Cette jeune entreprise de 300 employés basée à Huntington Beach au sud de Los Angeles vise le marché des petits satellites avec des lancements au prix plancher record de 5,7 millions de dollars.

Le Temps: En janvier, Rocket Lab a mis sur orbite ses premiers satellites commerciaux, suivant les pas de SpaceX.
 

Peter Beck: Oui, ça a été un sacré parcours! Mais la construction d’une fusée n’est qu’un tiers du programme. Passer les barrières réglementaires et mettre en place une infrastructure – nous avons notre propre site de lancement – ont été deux éléments majeurs, même si ce n’est pas aussi excitant qu’une fusée bien sûr.

Qu’est-ce qui fait la différence de Rocket Lab sur le marché?

Nous sommes aujourd’hui le seul lanceur de petits satellites opérationnel. La technologie de notre fusée Electron – des moteurs imprimés en 3D, sa structure en composite carbone – la distingue mais la particularité de notre programme, c’est notre effort sur la fréquence des lancements. Quand vous pouvez mettre sur orbite un engin spatial pour peu cher et dans un laps de temps court, vous offrez un service qui peut avoir un impact significatif sur la vie des gens sur Terre.

Les avancées technologiques suffisent-elles à expliquer la croissance du NewSpace?

C’est vrai, on a vu beaucoup de progrès dans la technologie, les simulations par ordinateur, la distribution du savoir, et tout cela a un impact certain. Mais vous avez aussi plusieurs forces à l’œuvre sur le marché. Il y a un appétit pour l’investissement en même temps qu’un appétit pour les nouvelles technologies. Cela dit, si beaucoup d’entreprises développent des fusées, celles qui arrivent effectivement sur le pas de tir forment un groupe très restreint. C’est une industrie complexe et c’est pour cela qu’elle a longtemps été le fait des seuls gouvernements.

On parle de privatisation de l’espace, mais la NASA reste le principal client de SpaceX, par exemple.

La vaste majorité de nos clients sont des entreprises commerciales, pas la NASA ou des gouvernements. Je ne me demande pas comment construire une plus grosse fusée ou si je veux envoyer des humains dans l’espace. La réponse sera toujours non. Je pense qu’on peut avoir un plus grand impact sur la planète en facilitant la révolution des petits satellites. Selon moi, cela passe par des entreprises commerciales, pas par les gouvernements.

Vous avez levé 148 millions de dollars depuis 2006. L’argent est-il toujours un problème?

Non. Nous sommes dans une position très favorable avec des investisseurs formidables. Pour nous, l’enjeu est d’assurer un service fiable et régulier. La question n’est pas de savoir si la fusée marche mais si nous pouvons aller assez vite pour répondre au marché.

Le siège de Rocket Lab est à Huntington Beach mais vous avez construit votre pas de tir Launch Complex 1 en Nouvelle-Zélande. Pourquoi?

Huntington Beach est au cœur du district de l’aérospatiale. Ce n’est certes pas l’endroit le meilleur marché où installer ses opérations mais la qualité des talents disponibles ici est incroyable. Quant aux lancements en Nouvelle-Zélande, c’est lié à ce que l’on essaie d’accomplir. Exactement 28 lancements ont eu lieu dans tous les Etats-Unis l’an dernier. Ce que l’on sait peu, c’est que, à chaque fois qu’une fusée décolle, vous devez fermer des milliers de kilomètres de couloirs aériens et de voies maritimes. Je crois que 500 vols ont été annulés ou retardés pour le décollage de la Falcon Heavy. Quand vous procédez à un lancement par mois, c’est possible. Avec un lancement toutes les 24 heures, cela devient ingérable. Alors pour nous, c’est purement logistique. Il n’existe pas beaucoup de nations au milieu de nulle part et la Nouvelle-Zélande nous offrait cela.

Dans un secteur aussi concurrentiel, quel est votre argument pour convaincre les meilleurs ingénieurs de vous rejoindre?

Nous sommes tous en concurrence pour attirer les talents. L’un des avantages de Rocket Lab, c’est que nous sommes une entreprise globale. Nous ne sommes pas limités aux ingénieurs américains. Attirer des Européens aux Etats-Unis pour travailler sur un lanceur peut être plus compliqué que de les faire venir en Nouvelle-Zélande. Il y a de nombreux de projets en développement et d’importants risques dans beaucoup de ces projets. Alors si vous devez emmener votre famille à l’autre bout du monde, avoir un produit qui marche déjà, comme nous, c’est convaincant. Et puis on parle de la Nouvelle-Zélande. Ce n’est pas un endroit désagréable où vivre.

Vous avez deux lancements prévus d’ici à la fin de l’année. Et après?

Nous aimerions passer à un lancement toutes les deux semaines d’ici à la fin 2019 et continuer à accélérer tant que le marché croît. Si nous parvenons à lancer autant de fusées à nous seuls que toute l’Amérique sur une année, ce sera un bon début.

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