Environnement

La Californie, un Etat en première ligne de la bataille contre le réchauffement

Aux antipodes de la politique de Donald Trump, la Californie vient de renforcer sa législation afin d’enrayer sa dépendance aux énergies fossiles. Depuis plus d’une décennie, ce bastion démocrate fait figure d’exemple

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Perché sur le toit d’une maison à Los Angeles, Nick Gomez procède aux dernières finitions d’une installation de 14 panneaux photovoltaïques. Durant deux jours, son équipe a amené ce système d’autoconsommation à Richard, un retraité avec de faibles revenus qui accueille chez lui des alcooliques en rémission. Une installation solaire qui lui permettra d’économiser entre 50 et 90% sur ses prochaines factures d’électricité. Et il n’a pas déboursé le moindre dollar pour cela, grâce à l’association Grid Alternatives. «Nous avons équipé gratuitement plus de 10 000 familles californiennes depuis nos débuts, en 2001», recense Danny Horn, chargé de la communication pour cette organisation à Los Angeles, se réjouissant que «la Californie soit un chef de file en politique solaire pour les ménages à faible revenu».

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Une initiative rendue possible grâce au financement privé, et surtout aux aides publiques du programme «cap-and-trade» (principe de plafonnement et d’échange des droits d’émission) adopté en 2013 afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. «Ce qui est unique, c’est que l’Etat a tout fait pour que les coûts de cette politique soient raisonnables – 2 milliards de dollars par an –, tout en protégeant les personnes les plus défavorisées», certifie J.R. DeShazo, professeur spécialisé en politiques environnementales à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) qui conseille notamment la mairie de Los Angeles. «C’est un programme équitable avec des incitations financières pour développer le solaire, mais aussi pour acheter des véhicules électriques.»

Une loi d’inspiration scientifique

Figure de proue du combat écologique aux Etats-Unis, le «Golden State» a, depuis l’introduction du «cap-and-trade», adopté de nombreuses législations en vue de combattre, de manière toujours plus offensive, le réchauffement climatique. Ainsi, au 1er janvier 2020, les panneaux solaires deviendront obligatoires sur les nouveaux bâtiments résidentiels; et en 2030, l’objectif sera d’avoir 5 millions de véhicules électriques ou hybrides sur les routes californiennes. Sa stature de leader mondial de l’action climatique a encore été consolidée par un projet de loi signé le 10 septembre par le gouverneur démocrate Jerry Brown.

Le 100% Clean Energy Bill ambitionne d’atteindre les 100% d’énergies renouvelables d’ici à 2045, dans le but d’endiguer la dépendance des foyers, entreprises et usines aux énergies fossiles. En 2017, l’Etat a tiré 29% de son énergie de sources renouvelables (géothermie, éoliennes, panneaux solaires…), soit presque trois fois plus qu’en 2007. «Cette décision est la plus complète depuis les débuts de la lutte contre le dérèglement climatique. Même s’ils sont ambitieux, ces objectifs sont à portée de main», se montre optimiste Laura Wisland, consultante en énergie pour l’Union of Concerned Scientists. D’autres Etats se sont engagés de la même manière: c’est le cas d’Hawaï qui s’est fixé l’objectif de 100% d’énergies renouvelables, du Vermont à hauteur de 70%, et le Nevada veut en faire de même à hauteur de 50%.

Ce projet de loi a été rendu possible grâce aux travaux de scientifiques, rappelle Mark Jacobson, professeur d’ingénierie civile et environnementale à l’Université Stanford. «Le 100% Clean Energy Bill est issu d’un plan sur lequel nous travaillons depuis dix ans. Il a permis d’apporter une preuve scientifique, nécessaire pour convaincre les législateurs de faire avancer les choses», précise-t-il, mettant en exergue l’urgence d’un point de vue climatique et sécuritaire. «La Californie est l’un des Etats les plus pollués. La pollution y cause 13 000 décès prématurés chaque année», argue-t-il. Le projet «Solutions», dont fait partie l’universitaire, propose une feuille de route pour que la Californie atteigne son objectif d’ici à 2050 en utilisant l’énergie provenant à 55% du solaire, à 35% des éoliennes, à 5% de la géothermie et à 4,5% de l’hydroélectrique.

Une économie vert (ueus) e

Appuyée par les communautés locales et les scientifiques, cette lutte a été menée de front par les politiques. «Arnold Schwarzenegger – gouverneur de Californie de 2003 à 2011 – a donné l’impulsion aux lois vertes en 2006, étendues ensuite sous le démocrate Jerry Brown», rappelle J.R. DeShazo. Les politiques volontaristes de la sixième économie mondiale s’accompagnent d’un bilan remarquable. Cet Etat, dont la qualité de l’air compte parmi les pires des Etats-Unis, a réduit ses émissions de carbone de 11,1% entre 2006 et 2016 selon un rapport de Next 10, une organisation indépendante. «Il a atteint ses objectifs plus vite que prévu, tout en connaissant une croissance économique et en créant de nouveaux emplois», précise Laura Wisland. A titre d’exemple, «l’industrie solaire emploie à elle seule 90 000 personnes en Californie», argue Danny Horn, dont l’association Gird forme au métier des bénévoles. Dans son ensemble, l’énergie propre représente maintenant 542 000 emplois en Californie, selon The Advanced Energy Economy Institute, soit trois fois plus que dans les secteurs du cinéma, de la télévision et de la radio.

Un modèle environnemental et économique que le gouverneur Jerry Brown a présenté lors du Sommet mondial pour l’action climatique, qui s’est déroulé à San Francisco en septembre. «La politique locale montre qu’un Etat peut être prospère, tout en étant conscient et respectueux de l’environnement», vante David J. Vogel, professeur à la retraite de l’Université Berkeley et auteur du livre California Greenin’: How the Golden State Became an Environmental Leader. «Ses ressources naturelles, idéales pour le solaire et les éoliennes, l’aident à avoir valeur d’exemple», reconnaît David J. Vogel. Un exemple économiquement responsable, le prix du kilowattheure d’électricité produit par les éoliennes et les installations hydroélectriques est inférieur à celui provenant des sources conventionnelles, appuie Mark Jacobson.

De nombreux défis

Les avancées de ce bastion démocrate sont d’autant plus remarquées qu’il fait face à un bras de fer avec l’administration Trump, qui a déterré la hache de guerre en se retirant de l’Accord de Paris et qui continue de détricoter les réformes écologiques actées sous l’administration Obama. Diminution du personnel chargé des prérogatives environnementales, censure, ingérence de la politique dans la science sont autant de sujets d’inquiétude pour l’Union of Concerned Scientists. «Le gouvernement essaie d’empêcher les agences fédérales d’avoir recours à la science pour agir contre les changements climatiques», regrette Laura Wisland. Pour autant, les décisions fédérales n’ont pas entamé la détermination de la Californie. Au contraire, elle a redoublé d’efforts pour s’affranchir de la politique énergétique du gouvernement fédéral.

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La réglementation californienne inspire de nombreux Etats et pays, tels que la Chine. Mais, comme tout avant-gardiste, le «Golden State» a encore du chemin à parcourir, admettent nombre d’experts. «Il fait face à des menaces croissantes pour la santé et la sécurité, avec pour conséquences une recrudescence des incendies et l’élévation du niveau des océans», esquisse Laura Wisland. «La Californie est concentrée sur les émissions carbones venant de la consommation, au détriment de la pollution aux particules fines. Mais, en raison de sa géographie, c’est un défi à prendre en compte», met en garde J.R. DeShazo. «Nous avons besoin de politiques fédérales pour réguler les émissions de carbone provenant des transports», un secteur qui représente 50% des émissions de gaz à effet de serre en Californie et 80% des particules polluantes. Dans ce sens, de nombreux scientifiques plaident pour davantage de stations pour recharger les voitures électriques, mais aussi une politique forte pour la préservation de l’eau et tirent la sonnette d’alarme sur l’utilisation encore trop importante du gaz naturel pour chauffer les habitations. La coordination des forces – associations, scientifiques et politiques – a permis à la Californie de devenir le plus grand bastion de résistance face au dérèglement climatique. Mais la bataille ne fait que commencer.


Des «data» pour préserver la planète

Si certains citoyens conduisent des voitures hybrides, trient leurs déchets, ramassent les détritus sur la plage, d’autres «se connectent à la nature» en récoltant des données qui sont étudiées par l’Académie californienne des sciences.

Associatives, politiques, communautaires, scientifiques: les initiatives californiennes pour lutter contre le réchauffement climatique sont éclectiques, mais aussi interdépendantes. Alors que les études influencent les lois (par exemple le 100% Clean Energy Bill), les individus contribuent également à faire avancer la recherche. Par le biais d’iNaturalist, une application rassemblant des photographies géolocalisées d’animaux, d’insectes ou de plantes croisés à travers le monde, «on donne un moyen aux citoyens d’apporter leur contribution, de se connecter à la nature». «Ce sont nos meilleurs naturalistes», plaide Rebecca Johnson, codirectrice du pôle «science citoyenne» à l’Académie californienne des sciences, à San Francisco, premier musée à s’être engagé dans l’Accord de Paris.

Abritant des expositions, un aquarium, un planétarium, ainsi qu’un laboratoire de recherche, ce bâtiment écologiquement exemplaire héberge également depuis 2014 la plateforme iNaturalist. «Son application participative nous offre un inventaire de la biodiversité au travers des photos envoyées», appuie Rebecca Johnson, précisant que 13 millions d’observations y ont été recueillies par 366 000 personnes. Les données collectées à travers le monde «seront traitées et transmises aux gouvernements pour les aider à trouver des solutions».

Le smartphone, meilleur ami des chercheurs

L’Académie ne se cantonne pas à cette application, mais mène de nombreuses opérations pour impliquer les citoyens. Tous les étés, le projet «Snapshot Cal Coast» permet aux Californiens, intéressés par les écosystèmes marins, de se rendre sur la plage pour prendre et partager des photos des animaux rencontrés. Cette campagne, ayant rassemblé 700 personnes en 2017, «est un moyen de se rendre compte du changement global, de l’évolution de la population marine». Parmi les impacts diagnostiqués, les scientifiques reconnaissent le réchauffement de la température de l’eau, provoquant des migrations des espèces vers le nord. Pour la responsable du pôle dédié aux citoyens, «la collecte de données permet de voir comment les espèces évoluent». (S. C.)


Quand dérèglement rime avec incendies extrêmes

Les images ont fait le tour des chaînes de télévisions: A l'été 2018, de puissantes flammes ravagent les vignes de la Napa Valley, empêchent les touristes de découvrir le parc de Yosemite ou encore obligent des familles à abandonner leurs domiciles pour échapper aux incendies. Le gouverneur de la Californie Jerry Brown a déclaré que les incendies particulièrement violents sont devenus «une normalité» dans l’Ouest américain. S’ils sont considérés comme extrêmes, c’est que leur ampleur s’est décuplée. Outre le nombre, la durée de la saison des feux de forêt a augmenté de 20% depuis les années 80, alors que la superficie brûlée a massivement augmenté.

A lui seul, le «Mendocino Complex» a fait partir en fumée plus de 117 638 hectares cet été. «C’est le plus gros feu jamais enregistré en Californie», rappelle Kristy Dahl, climatologue pour l’Union of Concerned Scientists. Pour cette organisation scientifique, il est évident que «le changement climatique augmente le risque de feux de forêt», ainsi que leur propagation, assure Laura Wisland, consultante en énergie.

Hausse des températures – on atteint la nuit les 110 degrés Fahrenheit, soit 43 degrés Celsius –, fonte des neiges, sécheresse des sols transformant la végétation en combustible: autant d’effets provoqués par le réchauffement climatique et anticipés par les scientifiques. Les politiques se saisissent désormais du sujet: Jerry Brown a signé le 21 septembre un projet de loi visant à limiter les incendies. Avec un investissement d’un milliard de dollars pour les cinq prochaines années, ce programme prévoit de contrôler la croissance de la végétation, tout en responsabilisant les entreprises de service public (afin d'empêcher par exemple Pacific Gas & Electric Compagny – dont les équipements auraient causé des départs de feux– de faire faillite) et en protégeant financièrement les petits propriétaires. (S. C.)

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