Des femmes en boubous chatoyants, enceintes ou portant un bébé, sont rassemblées devant un centre de santé de Garoua, au nord du Cameroun. «Nos bénévoles ont fait du porte-à-porte pour les encourager à venir se faire tester», explique Odette Etame, directrice de l’association «Nolfowop» (No limit for women project), soutenue par l’Unicef. Près de la moitié des Camerounaises séropositives accouchent à la maison: souvent, elles ne connaissent pas leur statut et n’ont pas reçu les traitements qui diminuent le risque de transmission du VIH aux bébés.

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Soins gratuits

Couverte d’un voile rose, Clarisse Njama sort du centre en brandissant fièrement le papier attestant qu’elle n’est pas contaminée. C’est son premier dépistage: une petite goutte de sang sur une bandelette et un résultat immédiat. «Mon mari ne voulait pas me donner 2000 francs CFA (3,5 CHF) pour venir à la consultation prénatale. Mais les bénévoles m’ont dit que les soins pour le sida étaient gratuits. Alors j’ai payé moi-même la moto, avec l’argent de mon petit commerce.»

Selon l’OMS, 560 000 Camerounais (sur 20 millions) sont porteurs du VIH. La prévalence aurait baissé en 2016, selon des estimations (3,8%, contre 4,3% en 2011), grâce à un impressionnant plan de bataille visant à diminuer la transmission de la mère à l’enfant. Ainsi, 87% des femmes qui vont aux consultations prénatales sont testées et 9% des bébés. En principe, mamans et nourrissons séropositifs sont mis sous antirétroviraux (ARV) à vie.

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Un personnel pas assez nombreux

Mais en 2016, seulement la moitié des mères ont reçu des ARV. «Le personnel soignant n’est pas assez nombreux et pas assez accueillant», explique Theresa Nduwimana, responsable sida de l’Unicef au Cameroun. Ainsi, l’hôpital de Garoua, qui dessert une région de 2,7 millions d’habitants, n’a qu’une pédiatre et une gynécologue. «C’est pour cela qu’on s’appuie de plus en plus sur les ONG, poursuit Theresa Nduwimana. Bientôt celles-ci pourront dispenser les ARV pour que les femmes ne cessent plus de les prendre après l’allaitement. Mais il faudra résorber les pénuries dues à des problèmes de logistique.» Un euphémisme pour désigner la corruption et les reventes frauduleuses d’antirétroviraux.

A Yaoundé, à l’hôpital de la femme de Paul Biya

A Yaoundé, la capitale, l’hôpital de la Fondation Chantal Biya (l’épouse du président camerounais) est l’un des quatre du pays à être doté depuis décembre d’un appareil de tests virologiques qui détermine, en une heure, si un bébé, porteur des anticorps de sa maman séropositive, est infecté lui aussi. «Avant, il fallait attendre quatre semaines, voire beaucoup plus, pour recevoir le résultat, explique Suzanne, une infirmière. Ce n’était pas facile de retrouver les mamans pour les informer.»

Une femme élégante, porteuse du virus, est venue faire tester son bébé d’un an. «Lors du premier dépistage à six semaines, je n’ai pas dormi pendant un mois tellement j’étais angoissée, chuchote Blandine (nom d’emprunt). Heureusement, le test rapide vient de confirmer que mon enfant n’avait pas le sida. Quel soulagement!» Son visage épanoui s’éclaire quand elle parle de son mari, séronégatif, qui ne l’a pas quittée. «J’ai beaucoup de chance, s’exclame-t-elle. J’aimerais tellement pouvoir dévoiler mon statut au grand jour. Mais je suis enseignante et mon époux occupe un poste élevé.»

Dans une famille, sept enfants morts sur dix

La stigmatisation des malades est toujours bien réelle au Cameroun. Comme peu d’hommes sont dépistés, les femmes sont montrées du doigt. Chez les Peuls musulmans du nord, il n’est pas rare qu’elles soient chassées de chez elles.

Enveloppée d’un pagne bleu, la maigre Amina veille sur sa petite-fille d’un an. Elles habitent dans une simple case en pisé dans un village à 110 kilomètres de Garoua. Au sol, un grand tapis, bordé de coussins et de vieilles valises contentant les maigres possessions de la famille. Le bébé, sous ARV, souffre de malnutrition. «On n’a pas de lait à lui donner, explique Amina, le visage usé par la perte de sept de ses dix enfants. Ma fille de 22 ans était très malade et elle est morte peu après l’accouchement. Je ne savais pas qu’elle avait le sida. Je suis en colère contre son mari, qui avait 36 ans quand il l’a prise comme seconde épouse. C’est lui qui l’a infectée».

Les mariages forcés de filles parfois adolescentes, avec des hommes âgés polygames, fréquents dans le nord du Cameroun, favorisent la diffusion de la pandémie. Tout comme la prostitution.

Les gens m’insultent avec les yeux

Priscilla Yuballa

Priscilla Yuballa est sortie très jeune «avec des gars». A 14 ans, elle a eu un bébé séropositif, qui n’a survécu qu’une semaine. «Ma grande sœur a dit à tout le monde que j’avais la maladie, se lamente-t-elle, la tête baissée. Les gens m’insultent avec les yeux. Maintenant, je vends des légumes mais ma vie est gâchée.»

Seulement 13% des 80 000 enfants séropositifs du pays ont été soignés en 2015. Le Cameroun est sur la bonne voie. Mais il reste beaucoup à faire pour diminuer la mortalité et lutter contre l’opprobre qui vise les malades.