Quand la canicule devient un incubateur d’angoisses

Météo La vague de chaleur ne menace pas qu’aînés et enfants.Les personnes souffrant de troubles de l’anxiété sont aussi en grande difficulté

La pluie, enfin! Qui rafraîchit, apaise, tonifie. Mercredi, à part les fans de Sting qui ont sans doute maudit l’orage à Paléo, la Suisse romande a savouré les belles averses de la soirée. Parenthèse bienfaisante dans ce début d’été caniculaire qui a déjà causé une surmortalité de 15% chez les aînés, comme vient de le communiquer l’Office fédéral de la statistique.

On le sait, le message, nécessaire, a été martelé: en période de surchauffe, les enfants et les personnes âgées doivent être spécialement surveillés, hydratés et alimentés. Mais cette population n’est pas la seule à souffrir des températures élevées. Moins médiatisés, les patients de troubles de l’anxiété peuvent aussi voir leur état se péjorer. Récits et explications.

«Je pourrais gifler tout le monde. Je suis constamment irritée. Mon corps n’arrive pas à se reposer, je suis épuisée.» D’ordinaire, Edith, 61 ans, sujette aux troubles anxio-dépressifs, ne se sent pas aussi mal. Grâce à une thérapie intégrant une approche cognitivo-comportementale et la thérapie centrée sur les émotions (TCE), cette réceptionniste à la retraite anticipée parvient à enrayer les montées d’angoisse. Mais, depuis le début de l’été, la sexagénaire qui vit seule est en crise. «Si je ferme les stores et les fenêtres pour maintenir la fraîcheur à l’intérieur de l’appartement, je souffre de claustrophobie, et si je sors, j’étouffe. Du coup, je deviens obsédée par le sujet et je bricole sans arrêt: une mini-ouverture pour que le chat puisse filer, un saut sur le balcon pour fumer, je n’ai que ça en tête: bricoler. Et, à force, j’entre en crise. Récemment, j’ai dû reprendre des anxiolytiques pour arriver à gérer.»

«Réaction d’alarme»

Emna Ragama, psychothérapeute et psychologue FSP à Genève, explique le phénomène. «Lorsque ces patients sont confrontés à la fournaise, leur organisme sensible au déclenchement de ce que l’on appelle «une réaction d’alarme face à un danger» provoque de l’hyperventilation, leur tête tourne, leurs jambes sont lourdes, il y a un sentiment de manque d’air, de gorge serrée, la peur occulte l’accès à la raison. L’anxiété et les crises de panique les épuisent et peuvent parfois les décourager, avec le risque de la rechute dépressive, car si la canicule persiste, ces patients adoptent des stratégies d’évitement qui les isolent. Sans compter parfois, en cette période de vacances, la perte des repères et des réseaux habituels.»

Karen, 30 ans, confirme. Cette consultante indépendante qui travaille à la maison a tendance à «refuser toutes les invitations depuis le début de la canicule». «J’anticipe le pire: le bus bondé et pas climatisé, la foule surexcitée, les files d’attente aux caisses des supermarchés. J’ai tellement peur d’être prise au piège que je préfère rester chez moi. Du coup, je retombe dans ces stratégies d’évitement que j’avais réussi à dépasser et je culpabilise, ce qui ne fait qu’augmenter mon anxiété. Je me sens seule, décalée.»

Quelles sont les solutions pour cette population? «D’abord accepter la chaleur sans constamment la combattre tout en trouvant des stratégies pour s’y adapter le mieux possible, comme aller plus souvent dans l’eau, répond Emna Ragama. Pour autant que le bruit et l’excitation de ces lieux n’oppressent pas trop ces patients.» La nature a un effet bienfaisant sur le système nerveux, les balades en forêt sont recommandées. Mais encore faut-il pouvoir y aller. Or, souvent, ces personnes ne supportent pas d’être enfermés dans les transports en commun…

Dès lors, la psychothérapeute pratique la pleine conscience ou mindfulness, qui permet une observation et non une condamnation du stress. «Les patients ne sont pas idiots, ils savent ce qui ne va pas chez eux. Le propre de la thérapie expérentielle centrée sur les émotions (TCE) consiste à accompagner la personne là où elle est et dans le processus de changement vers le mieux-être. Le but? Dédramatiser», détaille la thérapeute.

Dédramatiser: le paradoxe est pointé. Plus les médias diffusent des alertes canicule ou commentent le phénomène, plus les anxieux s’angoissent. «Je dis souvent à mes patients de ne plus écouter les infos, car, depuis le début de ces fortes chaleurs, leur corps s’est déjà adapté et le stress occasionné par l’association canicule = danger est plus néfaste que la perception réelle.»

La météo annonce un retour à des températures estivales classiques, la semaine prochaine. Cette info-là, les sujets anxieux peuvent l’écouter. Et la savourer.

«Je pourrais gifler tout le monde. Je suis irritée. Mon corps n’arrive pas à se reposer, je suis épuisée.»