Nature

Dans le canton de Vaud, un herbier 2.0

Les botanistes du Cercle vaudois arpentent le canton pour réactualiser, à l’aide d’outils numériques, le «Catalogue de la flore vaudoise» datant de 1882. Récit d’un travail titanesque

Un grand ciel bleu, les champs à perte de vue, le son des cloches autour du cou des vaches au loin. Ça sonne le début des… recherches floristiques. Le Cercle vaudois de botanique construit un nouvel atlas de la flore cantonale pour remettre au goût du jour le dernier, qui date de 1882. La mission est gigantesque: le canton a été divisé en une centaine de carrés de 25 kilomètres carrés.

Débuté en 2014, l’inventaire de la flore vaudoise est mené par 200 botanistes bénévoles et se poursuivra jusqu’en 2019. «Ils l’ont fait aussi à Genève. Ils ont mis dix ans pour un territoire 11 fois plus petit que le nôtre», explique Joëlle Magnin-Gonze, présidente de l’organisation vaudoise et membre du comité de pilotage du projet. L’ambition du Cercle est à la hauteur du besoin. «On n’a pas de vision globale du territoire. On ne connaît pas la distribution exacte des espèces présentes, ni lesquelles sont vraiment menacées», déplore Franco Ciardo, représentant du Centre de conservation de la faune et de la nature (CCFN).

Application numérique

A une heure d’Yverdon-les-Bains, un groupe de botanistes référence la partie centrale de l’un des carrés. Geranium sylvaticum (géranium des bois), Epilobium montanum (épilobe des montagnes), Crepis biennis (crépide bisannuelle)… Accroupis au milieu de la prairie et armés d’une loupe, ils énoncent à voix haute le nom latin des plantes qu’ils identifient rapidement.

A la différence de 1882, Joëlle Magnin-Gonze dégaine son smartphone et va sur l’application mobile FlorApp pour noter les espèces trouvées par ses collègues. Créée par Info Flora, le Centre national de données et d’informations sur la flore de Suisse, cette application permet d’entrer le nom d’une espèce et d’enregistrer sa position GPS. On peut ainsi visualiser le nombre de points enregistrés et avoir une carte de répartition de chaque espèce. Un gain de temps énorme dans ce travail de fourmi. «Cela aurait fait pleurer mes prédécesseurs», souligne avec humour la botaniste. Malheureusement, peu d’espèces sont présentes à leur goût, seulement 30 dans cette prairie. Plus le sol est enrichi par les engrais, plus la flore est pauvre.

La troupe se déplace ensuite vers la lisière de la forêt. Il s’agit d’être méthodique en ciblant différents milieux dans un carré plutôt que de chercher l’exhaustivité à tout prix. Au milieu de toutes ces feuilles vert foncé, le profane ne s’y retrouve pas. Pourtant, l’engouement de la troupe est relancé et chacun part à la recherche de plantes non citées jusqu’alors.

Le smartphone est abandonné quelque temps pour identifier certaines espèces moins connues. «On apprend à reconnaître les plantes uniquement grâce aux feuilles et non pas aux fleurs car elles ne sont pas toujours présentes. Si on a un doute, je l’emporte avec moi pour l’identifier», explique Franco Ciardo. La méthode d'inventaire est la même pour tous les groupes de botanistes, dans chacun des carrés. Le but est que le référencement soit reproductible par leurs successeurs pour avoir une bonne base de comparaison. Un système qui semble bien rodé!

Une expérience pluri-sensorielle

Il est difficile de faire coller la diversité naturelle à une liste de noms latins bien référencés. Surtout que ce code de la nomenclature est mis à jour périodiquement: au cours des siècles, certaines espèces qui étaient distinctes se sont révélées être la même plante avec un aspect physique différent en fonction des régions. Dans ce cas, la flore reprend le nom latin le plus ancien qu’on lui a donné. Les centres botaniques historiques s’efforcent de mettre à jour le code de la nomenclature et celui-ci aura déjà bougé d’ici à la fin de l’atlas en 2020.

Autre difficulté: les botanistes ont fait le choix de référencer ce qui est naturel, voire naturalisé c’est-à-dire apporté par l’homme mais qui s’établit durablement sur le territoire. Mais la limite est ténue: «La flore bouge tout le temps, elle évolue avec le transport et monte du sud vers le nord avec les températures clémentes…» souligne Franco Ciardo. Un travail d’autant plus difficile pour ce chercheur chargé de plusieurs carrés autour de Lausanne.

A la variabilité environnementale, s’ajoutent les possibles erreurs humaines. La reconnaissance des espèces est basée sur la confiance et la connaissance de la flore des membres du groupe. Plusieurs groupes de travail ont été créés pour vérifier les informations ou encore l’application de la méthode pour limiter les risques. Pour Joëlle Magnin-Gonze, cela fait partie du jeu: «La botanique n’est pas une science exacte mais une expérience pluri-sensorielle: on touche, on regarde, on sent, on goûte parfois et on peut même entendre.»

Entre extase et froideur scientifique, les membres du projet de l’atlas poursuivent leur inventaire dans le sous-bois, un peu plus haut, dans la vallée. Un travail qui paie: de nouvelles espèces ont été trouvées et d’autres sont mieux connues. Par exemple, le palmier chinois, une espèce invasive, est en train de s’installer en Suisse. A la fin de la journée, 270 espèces de ce carré ont été ajoutées sur FlorApp. Les bénévoles ratisseront de nouveau la zone dans quelques semaines. Selon la botaniste passionnée, «on ne peut pas faire un inventaire exhaustif en ne passant qu’une fois. Les espèces changent en fonction des saisons!»

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