Climat

Cap sur les mers de glace du pôle Sud pour étudier le réchauffement climatique

Le navire S. A. Agulhas II fait route vers l’Antarctique et la mystérieuse mer de Weddell, un siècle après la fameuse et dramatique expédition d’Ernest Shackleton. Le but de l’opération est d’étudier les effets du changement climatique

La mer de Weddell, l’explorateur Ernest Shackleton la décrivait comme la «pire mer sur terre». A juste titre: en 1915, son navire l’Endurance s’y abîmait et passa plusieurs mois à dériver, emprisonné dans les glaces. L’explorateur irlandais fera finalement débarquer son équipage sur la banquise, avant que son vaisseau ne coule. Tous ses hommes seront sauvés malgré des conditions extrêmes de survie, ce qui fera de Shackleton une véritable légende.

Plus de cent ans après cette aventure, un autre équipage se dirige vers la fameuse mer. Le S. A. Agulhas II, navire sud-africain, est parti le 1er janvier de Penguin Bukta, dans l’Antarctique, avec 94 personnes à son bord, dont 44 marins et 50 scientifiques. Leur objectif? Atteindre la mer de Weddell et le Larsen C, gigantesque iceberg qui s’est détaché de la barrière glaciaire l’année dernière, sous l’effet du réchauffement climatique.

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Pour fêter la nouvelle année, l’équipage a fait un barbecue sur l’héliport du bateau, et trinqué à la mémoire d’Ernest Shackleton. A bord, les archéologues marins caressent le rêve de retrouver l’épave de l’Endurance, mais l’objectif de l’expédition lancée par la Flotilla Foundation, basée aux Pays-Bas, est avant tout scientifique: collecter le maximum d’informations sur le Larsen C et la mer de Weddell, afin d’étudier au mieux l’impact du réchauffement sur cette zone.

«Les icebergs qui flottent autour de cette mer sont importants, car ils ont une influence sur la stabilité de la calotte glaciaire antarctique, ainsi que sur la circulation des courants océaniques, explique Joanna Parker, porte-parole de l’expédition. Avec le réchauffement, la calotte se brise plus facilement, et la mer voit son niveau et sa température augmenter.» Sur place, des glaciologues, biologistes marins et océanographes venus du monde entier vont effectuer des prélèvements et enrichir les connaissances sur la région. Ils seront assistés par des drones aériens ainsi que des petits sous-marins autonomes.

70% des eaux profondes

Balayée de vents violents et parsemée d’icebergs, la mer de Weddell est dangereuse pour la navigation, ce qui explique qu’elle soit aussi peu connue. Elle est pourtant précieuse pour notre planète: c’est là que se forment 70% des eaux océaniques profondes, décrit Bernard Barnier, directeur de recherche à l’Institut des géosciences de l’environnement de l’Université de Grenoble. «Un changement de température de ces eaux, mais aussi de leur salinité, peut donc avoir de grandes conséquences», précise ce spécialiste. Si le nombre d’icebergs en mer de Weddell s’accroît sous l’effet du réchauffement, alors l’apport en eau douce va lui aussi augmenter. Les scientifiques vont notamment chercher à comprendre comment ces eaux, riches en nutriments, affectent les écosystèmes.

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Il y a deux ans, une équipe de l’Institut polaire suisse, basé à l’EPFL, était partie à bord du brise-glace russe Akademik Treshnikov pour faire le tour du pôle Antarctique. Samuel Jaccard, professeur à l’Institut de géologie de l’Université de Berne, en faisait partie. Il attend avec impatience les premiers résultats obtenus sur le S. A. Agulhas II, d’autant que lui-même n’était pas allé en mer de Weddell. «L’océan Austral joue aussi un rôle crucial dans l’absorption de CO2 d’origine anthropique, contribuant ainsi à diminuer la part de nos émissions dans l’atmosphère sur le long terme», affirme ce dernier.

Moins de phytoplanctons

L’impact du changement climatique en mer de Weddell aura aussi un impact important sur les écosystèmes marins. «La fonte de ces glaciers modifie l’équilibre physique de l’eau et contribue à piéger les nutriments essentiels au développement du phytoplancton dans les abysses de l’océan, précise Samuel Jaccard. Or, ce sont ces nutriments qui sont censés nourrir les populations de poissons près des zones côtières…»

Les prélèvements et mesures pris par l’exploration du S. A. Agulhas II permettront ainsi d’éclairer la fonte des icebergs lorsqu’ils dérivent vers des eaux plus tempérées. En étudiant les sédiments marins, ils pourraient également être en mesure de savoir si des icebergs aussi gros que le Larsen C se sont détachés du continent par le passé, notamment lors de la dernière déglaciation, il y a 17 000 ans. Bien avant Ernest Shackleton et son Endurance.

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