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Au pied de la "Montagne de la table", au Cap, la population fait la queue pour s'approvisionner en eau potable.
© Valérie Hirsch

pénurie

Le Cap est à sec, chaque goutte d’eau compte

Les habitants doivent se contenter de 50 litres d’eau par jour. En mai, les robinets seront coupés s’ils ne réduisent pas leur consommation. Le Cap risque d’être la première grande ville au monde privée d’eau

«Cela me paraît irréel», confie Fatima Fakir, une étudiante qui fait la queue devant une source publique au pied de la fameuse «montagne de la Table». Depuis le 1er février, la consigne est d’utiliser 50 litres d’eau par jour et par personne. «On nous attribue 200 litres par famille. Mais nous sommes six. Cela suffit juste pour la lessive! La municipalité du Cap n’a rien fait et maintenant, elle veut nous faire peur avec son «Day zéro».

Le «jour zéro», où les robinets seront à sec, est programmé pour le 11 mai. La date change en fonction du niveau des barrages, tombé à 25%. Quand il descendra à 13%, l’eau sera coupée, sauf dans le centre-ville et le quartier industriel. Les habitants des quartiers résidentiels devront s’approvisionner dans 200 points de distribution, équipés chacun de 50 à 200 robinets. «Il y a 4 millions d’habitants au Cap. Mais on pourra en servir jusqu’à 7 millions. Les gens pourront aller en voiture ou à pied jusqu’aux robinets et prendre 25 litres et pour une famille, 100 litres», explique le maire adjoint du Cap, Ian Neilson. La police et l’armée veilleront au grain. «On ne prévoit pas de problèmes, assure Jacky Smith, conseiller du maire en charge de la sécurité. Il y a aura beaucoup de personnel pour aider les usagers.»

Augmentation du prix de l’eau

En attendant, les habitants sont invités à économiser chaque goutte, par exemple en utilisant de l’eau usée pour la chasse des toilettes. Déjà, en un an, la consommation du Cap a baissé de 840 millions de litres par jour à 550 millions. «A 450 millions, on pourra éviter Day zero», affirme Ian Neilson. Pour faire passer le message, le prix de l’or bleu, ridiculement bas (0,42 franc par mètre cube contre 4,60 à Genève) est passé, le 1er février, à une fourchette allant de 2,3 à 61 francs, selon la consommation. «Avant, plus on utilisait d’eau, moins elle coûtait», déplore Sally-Anne Kasner, dont la société Kasner Engineers a diminué sa consommation de 67%. «Les gens se précipitent pour forer des puits, au lieu de s’adapter», dit-elle, en montrant les robinets économiseurs, l’urinoir sec et les chasses alimentées par les eaux usées dans sa société. Notre citerne d’eau de pluie nous garantira une autonomie de trois semaines à partir de Day zero», se réjouit-elle. Pris de court, beaucoup de commerces, de restaurants se constituent des stocks d’eau venant de barrages privés dans des fermes. «Mais elle n’est pas purifiée et on craint une explosion de diarrhées», s’inquiète Jacky Smith.

Ce n’est que l’an dernier que l’on s’est rendu compte que cette sécheresse était hors du commun et sans doute liée au réchauffement climatique

Ian Neilson, maire adjoint du Cap

Les Capétoniens critiquent la municipalité pour sa lenteur de réaction, alors que des rapports pointent depuis dix ans les risques d’une pénurie liée à la hausse de la population et à la diminution des pluies. «Elle était prédite pour les années 2020, se défend le maire adjoint. Ce n’est que l’an dernier que l’on s’est rendu compte que cette sécheresse était hors du commun et sans doute liée au réchauffement climatique». Dans l’urgence, la Ville a réduit la pression de l’eau et commandé trois petites unités de dessalement d’eau de mer pour un prix exorbitant (entre 3 et 15 francs/m3). Mais elle prévoit surtout de forer la nappe phréatique…

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Forage plutôt que recyclage

«On pourrait faire cinq forages par jour mais les commandes se font attendre», râle Derek Whitfield, le patron d’une entreprise de forage. Il s’extasie devant le puissant geyser d’eau de 50 000 m3 par seconde, qui s’élève dans le ciel en attendant que la municipalité accélère les choses. «La Ville a choisi la solution la plus coûteuse, s’emporte Anthony Turton, expert en eau de l’Université du Free State. Elle aurait plutôt dû recycler les eaux usées à 0,78 franc/m3, comme le fait Perth en Australie. Dire que le public n’aimera pas cette eau est absurde. Israël a aussi offert de préfinancer une usine de dessalement à 0,94 franc/m3. Mais la Ville préfère le forage, qui coûte 1,10 franc, sans compter les frais pour créer des servitudes dans des propriétés privées pour faire passer les canalisations.» 

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Quand les pluies reviendront, la municipalité a promis de réinjecter de l’eau pour éviter une diminution de la nappe. Mais certains s’inquiètent des conséquences sur le fynbos, un maquis végétal unique au monde, déjà fragilisé par la sécheresse. «Ce serait beaucoup plus écologique d’enlever les pins qui poussent sur les versants des montagnes et aspirent entre 10 et 20% de l’eau qui alimente les barrages, dit Stuart Hall, un botaniste du Cap. Dans dix ans, la perte sera de 30%.»

Conflits politiques

A long terme, outre la construction de nouveaux barrages, le dessalement apparaît comme la meilleure option. «Des commandes ont été passées pour 150 000 m3, mais des problèmes politiques et financiers retardent les décisions, regrette Patrick Haillot, un expert français. Il faudra au moins trois ans pour que les usines de dessalement soient opérationnelles.» Le fait que la ville du Cap soit contrôlée par l’Alliance démocratique (opposition) ne facilite pas le dialogue avec le gouvernement national de l’ANC, qui tarde à mettre la main à la poche pour assurer un approvisionnement adéquat. En attendant, les Capétoniens prient pour que les pluies, de juin à août, soient abondantes. Un «jour zéro» prolongé serait une catastrophe pour la ville.

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