Comment nos systèmes de santé vont-ils affronter la vague épidémique? En cas de pénurie de lits ou d’équipement de réanimation, les hôpitaux de Suisse, de France, d’Espagne… vont-ils aussi devoir choisir entre les patients qu’ils pourront – ou non – réanimer?

«Soyons clairs: si à un moment donné, on est obligé de faire des choix, ces choix ne seront pas éthiques. La seule chose qui est éthique, dans une situation de contrainte absolue, c’est d’essayer de minimiser les atteintes à l’éthique», souligne Pierre Delmas-Goyon, juge et membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) français qui, le 13 mars, rendait publiques ses recommandations sur le sujet. «Trier entre les vies à sauver fait horreur: c’est la quintessence même du choix tragique», observait Frédérique Leichter-Flack, membre du comité d’éthique du CNRS en France, dans Le Monde du 16 mars.

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En Suisse comme en France, «deux types de mesures ont été prises pour éviter d’en arriver là», assure Samia Hurst, médecin et professeure de bioéthique à l’Université de Genève. D’une part, il s’agit de limiter les contacts sociaux pour réduire le nombre d’infections: d’où les fermetures d’écoles, d’universités, de restaurants et de théâtres, les confinements au domicile… D’autre part, «les hôpitaux ont eu un certain temps pour se préparer. Ils ont augmenté leur capacité d’accueil pour les malades de Covid-19», ajoute cette dernière.

Soutien éthique

Si, malgré tout, la vague épidémique enflait au point de déborder les services hospitaliers? Le CCNE recommande la mise en place de «cellules éthiques de soutien» dans les hôpitaux français. Ces instances, composées d’experts scientifiques et de membres de la société civile, pourraient «conforter ou décharger les équipes soignantes d’un très lourd fardeau», estime Pierre Delmas-Goyon, tout en permettant «une bonne acceptabilité» sociétale des décisions.

La Suisse, sur ce plan, a une longueur d’avance. «Depuis des années, tous nos hôpitaux universitaires et cantonaux se sont dotés d’un Service de soutien éthique en médecine. Ces services comptent aussi des membres de la société civile», indique Samia Hurst. Plusieurs sont en train de «s’organiser pour faire face à l’épidémie de Covid-19».

Les paramètres sont les mêmes pour tout le monde, quels que soient le statut social, la religion, le lieu d’habitation

Samia Hurst, médecin et éthicienne

Pour diminuer le risque d’arbitraire, aucune décision ne doit être prise par une seule personne. Un article publié dans le British Medical Journal du 9 mars insiste sur ce point pour «garantir la cohérence, l’équité et la transparence» des décisions. «Les critères de tri doivent être transparents et publiquement accessibles. Chaque décision doit être traçable et ses raisons documentées», abonde Samia Hurst.

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Délicate question de l’âge

«Même en temps ordinaire, les services de soins intensifs opèrent un tri entre les patients», rappelle l’éthicienne. Un groupe de spécialistes détermine si tel patient est suffisamment malade pour avoir besoin de soins intensifs. A l’inverse, il arrive que le patient soit trop malade pour y être admis. «En période d’urgence sanitaire, ces paramètres sont resserrés. Mais on continue de se baser sur le pronostic à court terme de chaque patient. Les paramètres sont les mêmes pour tout le monde, quels que soient le statut social, la religion, le lieu d’habitation…»

En période de pandémie comme en temps normal, il importe de considérer la valeur de la vie de chacun comme égale, tout en maximisant le nombre de vies sauvées avec l’outil existant.

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Et l’âge? C’est «un élément délicat», admet l’éthicienne. «Si tous les patients au-dessus de tel âge, suffisamment malades pour avoir besoin de soins intensifs, meurent quoi que l’on fasse, alors il devient moralement justifié de se servir de l’âge, mais c’est comme marqueur de pronostic.»

Autre point crucial: l’évaluation du pronostic doit se fonder sur les meilleures données disponibles. Mais en cas d’épidémie émergente, «il existe beaucoup d’incertitudes». Ces données doivent donc être remises à jour à mesure que le savoir progresse. A cet égard, les technologies numériques sont d’une aide précieuse.