Animaux

Le castor, architecte de la nature sous surveillance

Grand bâtisseur, le castor se plaît en Suisse. Une révision du Plan Castor de l'OFEV pour gérer cette espèce menacée, parfois à l'origine de dégâts, est en cours de consultation

«Vingt est le seul chiffre à retenir! Le castor pèse vingt kilos, il vit vingt ans et sa mâchoire possède vingt dents», dit Pascal Falcy qui marche à travers un champ en direction d’une lisière de broussailles. Derrière coule une petite rivière, la Mionne, située aux abords du village campagnard de Palézieux (Vaud) et où des castors ont élu domicile. Le quarantenaire, informaticien dans le civil, a revêtu pour l’occasion son uniforme de «patrouilleur»: un pull vert décoré au bras de l’écusson de son équipe de surveillance du castor, l’Association Beaverwatch, dont les membres recensent bénévolement les animaux dans les cours d’eau vaudois.

Le Castor fiber a son nom sur la liste rouge des espèces animales menacées en Suisse. Le dernier comptage des castors dans tout le pays en 2008 a dénombré 1600 individus. Ils seraient 2800 aujourd’hui selon une estimation de l’Office fédéral de l’Environnement (OFEV). Dans ce contexte, le Plan Castor de gestion du rongeur en Suisse, établi en 2004 par l’OFEV, a été révisé en début d’année et il est depuis septembre en phase finale de consultation. Il fixe les bases légales pour encadrer la protection du castor et son impact sur les activités humaines.

Amateur d’écorce de chêne

Pascal Falcy s’arrête au niveau des branchages en bordure du champ. Premier indice de la présence du castor: sortant des ronces, un passage d’herbe aplatie, appelé «coulée» et marqué par les allers-retours nocturnes de l’animal. La trace avance en direction de la terre brune labourée par l’agriculteur. Le castor est herbivore et se nourrit essentiellement de feuilles de jeunes arbres en été et de leur écorce en hiver, mais il apprécie aussi de grignoter l’herbe des prairies voire de croquer de temps à autre un épi de maïs ou une betterave. «Le castor détruit au maximum une dizaine de plants sur la parcelle, affirme Pascal Falcy. Les dégâts peuvent être plus importants quand le territoire de l’animal se situe à proximité de vergers ou de chênes dont il apprécie l’écorce.»

En cas de dommages sur des exploitations sylvicoles ou agricoles, le canton peut décider de prendre des mesures techniques si elles sont jugées nécessaires, par exemple la pose d’un grillage en fer autour des troncs, pour limiter les dégâts. L’exploitant victime des dommages est remboursé des frais engendrés. Le plan stipule que la Confédération et le canton se partagent à parts égales le versement des indemnités. Certains hommes sont tentés de détruire les édifices du rongeur et mettent en danger les petits. Le Plan Castor prévoit par ailleurs la possibilité d'en abattre en cas de dégâts trop importants.

Pointant du doigt le couvert végétal qui longe la Mionne, Pascal Falcy explique qu’ici l’agriculteur a cédé au canton une bande d’environ cinq mètres de large de part et d’autre des berges afin d’y replanter des arbres. «Le retour des arbres et des épineux offre aux castors ce dont il a besoin pour se nourrir et pour fabriquer barrages et terrier, explique l’expert. Cela permet aussi de stabiliser les rives.»

Le réaménagement des berges – ou revitalisation – fait partie de la liste de moyens proposés par l’OFEV pour prévenir les dommages potentiels et éviter les conflits entre l’homme et l’animal. Une des conséquences de la construction de barrages par les rongeurs est la montée de l’eau qui peut parfois inonder une partie du terrain, ce que limite la végétation.

Les castors ne sont pas les seuls à profiter de l’aménagement des berges: d’autres espèces, des oiseaux surtout, y trouvent refuge. «La revitalisation combinée aux barrages du castor transforme complètement l’allure du cours d’eau. Il devient une baie protectrice plus résistante à la sécheresse et favorisant la biodiversité», ajoute le spécialiste qui, pour illustrer ses propos, désigne des plantes aquatiques qui sortent de la terre meuble au bord de la rivière.

Mais la revitalisation n’a pas que des adeptes selon l’observateur de Beaverwatch: «certains agriculteurs rechignent à appliquer cette mesure pour exploiter au maximum la surface de leur terrain. Et en l’absence de la bande de fourrés protecteurs, rien n’empêche l’effondrement des berges ni ne protège la faune». Le Plan Castor stipule qu’il appartient aux exploitants et aux propriétaires fonciers de recourir ou non à des mesures de prévention contre les dégâts causés par le castor.

Le barrage du Rio d’Enfer

En avançant plus loin dans la végétation, on prend toute la mesure du travail de bâtisseur du castor, «architecte de la nature» comme le décrit Pascal Falcy. À l’ombre des feuillages de bouleaux et d’hêtres, le lit de la rivière rencontre celui d’un ruisseau, le Rio d’Enfer. À plusieurs endroits, des amoncellements de branchages ralentissent son écoulement et plus en aval, un petit barrage forme un bassin de rétention qui immerge une partie des rives sur une hauteur de plusieurs dizaines de centimètres. «En été, le barrage peut atteindre la hauteur de l’épaule d’un homme», témoigne le spécialiste.

Peut-on craindre que la campagne vaudoise ne se transforme en un chantier de construction «castoresque» ponctué de barrages et de bassins d’eau? Pascal Falcy sourit et fait signe que non. Selon les récentes observations de Beaverwatch dans le canton de Vaud, la colonisation de nouveaux territoires par les castors depuis quatre ans semble stagner. «Le castor gère sa population en contrôlant le nombre de naissances en fonction de l’espace et de la nourriture disponible», explique-t-il.

Les arbres à proximité de la rivière portent la marque du travail nocturne des bûcherons à queue plate et dents acérées. À hauteur de genoux, les troncs rongés en biseau portent dans leur chair tendre des entailles dont la largeur révèle l’âge des animaux. Muni d’une règle, l’homme averti indique qu’il s’agit de traces de dents d’adultes d’environ trois ans.

Derrière le barrage, l’eau recouvre les rochers de la rive et dissimule très probablement l’entrée submergée du terrier d’une famille de castors. Pour y pénétrer, l’animal doit retenir son souffle et plonger sous l’eau. L’entrée débouche sur un tunnel qui conduit à une «chambre» où sont stockées les réserves de nourritures, puis à la tanière recouverte d’une litière. À cette saison, le débit de la rivière est régulier mais il n’en a pas été toujours de même. Et malgré ces talents de charpentier et de nageur, le castor n’est pas à l’abri des dangers naturels. «L’année 2015 a été catastrophique pour le castor, raconte Pascal Falcy. Les inondations du printemps ont envahi les terriers et noyé des petits. La sécheresse de l’été a forcé les adultes à abandonner les terriers mis à découvert et parfois même leur progéniture».

On ne verra pas le castor aujourd’hui. La pluie qui tombe à présent force nos pas vers le chemin boueux qui mène à la lisière du sous-bois, et débouche sur le champ et ses vaches. Au-delà, le bruit des voitures et du bulldozer sur la route de campagne rappelle le danger mortel encouru par les castors qui se risqueraient à s’éloigner de la rivière. Outre les caprices de la météo, le trafic est le principal prédateur des castors. En 2015, environ une quinzaine de castors ont trouvé la mort sous les roues d’autos vaudoises.

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