Catastrophe

«Les catastrophes nucléaires rendent le monde étranger»

Les événements de Tchernobyl et de Fukushima n’ont rien à voir avec des accidents industriels classiques, explique le socio-anthropologue français Frédérick Lemarchand

Vingt-cinq ans après l’accident nucléaire de Tchernobyl, la catastrophe de Fukushima a profondément marqué les esprits. Elle a révélé que l’emploi civil de l’atome n’était pas aussi maîtrisé que ne l’espéraient nos sociétés. Et que ce manque de contrôle pouvait avoir des effets dramatiques jusque dans un pays hypersophistiqué comme le Japon. Quelles leçons pouvons nous tirer aujourd’hui de cette constatation? Co-directeur du Pôle risques de la Maison de la recherche en sciences humaines de Caen,  le socio-anthropologue Frédérick Lemarchand consacrera une conférence à ce sujet ce vendredi à Saint-Maurice, à l’occasion du 7e Festival francophone de philosophe.

 Le Temps: Que nous a enseigné la catastrophe de Tchernobyl?

Frédérick Lemarchand: Cette catastrophe nous a d’abord montré que les accidents nucléaires produisent  des situations irréversibles. Qu’il est impossible à l’homme de reconstruire ce qui a été détruit dans pareilles circonstances. Tchernobyl nous a appris ensuite que ce genre d’événements renverse la flèche du temps, dans le sens où à sa suite l’avenir est prédéterminé, fixé pour très longtemps, sans que le présent ne puisse rien y changer. Il a enfin révélé l’extraordinaire capacité des Etats et des organisations internationales à organiser le silence autour d’une réalité gênante. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a maintenu pendant de longues années la thèse des 32 morts, alors que le bilan est beaucoup plus lourd, de l’ordre de 600 000 décès si l’on en croit les registres des hôpitaux et les associations de liquidateurs (les personnes chargées d’assainir le site). Le subterfuge a consisté à noyer les victimes de la catastrophe dans la masse des morts naturelles.

 - La communauté internationale a-t-elle tiré les leçons de la catastrophe?

- Absolument pas. La question a été refoulée sous le double effet du silence organisé par les Etats, y compris par les plus touchés, et du déni des populations concernées. Les premiers, l’Ukraine et la Biélorussie en tête, ont reculé devant la reconnaissance d’un terrible échec et l’abandon de souveraineté qu’aurait représenté la condamnation de pans entiers de leur territoire. Les seconds ont préféré faire la sourde oreille devant les avertissements parce qu’ils n’ont pas d’alternative. «La famine arrangera tout», m’avait annoncé un visiteur. C’est ce qui est arrivé. Sous la pression du quotidien, les limites ont été déplacées et des espaces contaminés ont été rouverts aux populations. J’ai été moi-même étonné de constater que des étudiants biélorusses ne savaient pas ce qu’était Tchernobyl. Malheureusement, ce n’est pas en niant cette réalité qu’on peut s’en débarrasser.

- L’accident de Tchernobyl est difficile à saisir avec nos habitudes de pensée...

- Effectivement. Lorsqu’il s’agit de se protéger contre les rayons, le modèle qui vient le premier à l’esprit est celui d’Hiroshima. A savoir celui d’une irradiation brutale et massive consécutive à une opération militaire. La catastrophe de Tchernobyl a des effets plus insidieux. Elle contamine année après année, par la nourriture avalée et par l’air respiré, la population d’une région entière. Nous touchons là au nouveau paradigme de la santé environnementale. Au modèle de santé linéaire que nous avons hérité de Pasteur, une cause de maladie-un remède, a succédé un modèle de santé complexe, où les causes d’affections s’additionnent. La recherche traditionnelle étudie les substances une par une. Or, nous baignons depuis 1945 dans une « soupe chimique ».

 - Qu‘apporte de plus à la réflexion l’accident nucléaire de Fukushima?

- J’ai écrit peu après cette nouvelle catastrophe que l’histoire entamée à Tchernobyl allait continuer et que la faculté d’adaptation des hommes allait l’emporter. Or, je pourrais bien m’être trompé. Autant les peuples ukrainiens et biélorusses ont été tétanisés par ce qui leur est arrivé, autant les Japonais paraissent galvanisés par cette affaire. Ils éprouvent une crise de confiance profonde envers les institutions qui ont conduit leur pays sur les sommets de la technologie. Le pacte industriel est rompu. Ce qui représente un premier pas vers l’invention d’une société écologique. Rien n’est écrit. Mais il se passe là-bas quelque chose d’inédit.

 - Quelle erreur fondamentale a-t-elle été commise à Fukushima?

- La menace a été mal comprise. Les responsables japonais ont sous-estimé le risque d’accident en protégeant la centrale de Fukushima contre une vague de six mètres, alors que d’anciennes bornes attestaient de l’existence passée de vagues nettement plus grandes. De la même façon, la France a construit ses centrales comme s’il n’existait pratiquement aucune chance qu’un avion s’écrase un jour sur l’une d’entre elles. Et effectivement, la probabilité d’un tel accident est extrêmement faible. Mais le 11 septembre a montré qu’il ne fallait pas prendre en compte seulement le risque d’accident. L’industrie nucléaire a tendance par ailleurs à sous-estimer l’impact d’un accident. Elle recourt au concept de risque calculable. Mais c’est faire trop peu de cas du caractère irréversible de ce type de drames. Les dommages causés par les accidents de Tchernobyl et de Fukushima sont irréparables dans cette logique d’assurance. Et puis, on peut toujours quantifier les dégats. Mais cela ne nous suffit pas à prendre la mesure de l’événement.

 - Qu’est-ce qui nous échappe alors?

- Il manque l’effroi, l’anxiété métaphysique que suscitent les catastrophes nucléaires au sein des populations concernées. Les liquidateurs de Tchernobyl disaient qu’ils «enterraient la terre». Les habitants de Fukushima craignent aujourd’hui que leurs enfants n’aient pas une «mort normale». Les accidents nucléaires produisent une nouvelle forme de déracinement. Ce drame a été étroitement lié dans l’histoire aux déportations de populations. Avec les catastrophes nucléaires, les gens deviennent des étrangers sur leur propre terre, des squatters dans leur propre maison.

Note: 7e Festival francophone de philosophie «La catastrophe, une chance?», 7-8 septembre 2012, Saint-Maurice (VS), Collège de l’Abbaye. Frédérick Lemarchand intervient vendredi à 15h30. Pour le programme complet: www.festivalphilosophie.info

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