Les artisans de la ville d’Abidjan en Côte d’Ivoire ont de plus en plus de difficultés à disposer du rotin dont ils ont besoin pour confectionner meubles, paniers et objets de décoration, pourtant très prisés. «Avec l’expansion des villes, les plantations industrielles, la surexploitation des forêts, les récolteurs doivent aller toujours plus loin pour trouver des matériaux issus du palmier», constate Didier Roguet, ethnobotaniste aux Conservatoire et Jardin botaniques de la ville de Genève (CJB).

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Ce dernier a participé aux manifestations marquant les 70 ans d’existence du Centre suisse de recherches scientifiques en Côte d’Ivoire (CSRS), avec lequel il collabore étroitement. Cette institution unique en son genre, située dans un écrin de verdure à Adiopodoumé, à 17 km d’Abidjan, a irrigué le parcours de plusieurs générations de scientifiques suisses et africains et promeut une recherche mise au service de la population.

Les recherches sur les palmiers y occupent une place importante. «De nombreuses personnes vivent des produits du palmier en Afrique de l’Ouest, il s’agit de préserver cet écosystème», plaide le professeur Adama Bakayoko, de l’université Nangui Abrogoua d’Abidjan et responsable des laboratoires de botanique du Centre suisse, qui pilote le projet Palmiers solidaires, soutenu par la ville de Genève, destiné à promouvoir la biodiversité de ces arbres.

Variétés améliorées d’igname et de manioc

La ville de Genève apporte également son appui à Multipalms, une initiative qui favorise la création de pépinières de palmiers en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Ghana, grâce à l’appui de la Fondation Audemars Piguet pour la forêt. On y développe à partir de germoplasme sauvage (graines ou rhizomes) une pré-domestication d’espèces de palmiers natifs menacés, dont les plants seront ensuite distribués aux paysans et aux agents de la reforestation.

Les liens étroits tissés au fil des années entre le CSRS et les CJB, qui disposent d’une collection vivante de plus de 70 espèces de palmiers, ont permis à de nombreux scientifiques suisses et africains de partager des connaissances sur les palmiers de cette région d’Afrique. «Nous partageons également la volonté commune de traduire les résultats de nos recherches en actions», renchérit Didier Roguet.

Autre fruit de cette recherche appliquée, des études menées sur l’igname et le manioc ont abouti à l’introduction de variétés améliorées, résistantes à diverses maladies, avec un haut rendement et de grandes qualités organoleptiques. «Pour y parvenir, nous avons mené une approche transdisciplinaire, faisant appel à des économistes, des agronomes, et même à des anthropologues pour que ces nouvelles variétés soient acceptées par les populations», relève le directeur du Centre suisse, Inza Koné. Il est le premier directeur ivoirien du centre; depuis une vingtaine d’années, les directeurs sont Africains.

Il n’y a pas d’un côté une recherche au Sud et de l’autre au Nord, mais des gens qui travaillent ensemble pour trouver des solutions aux problèmes globaux

Jérôme Chenal, membre du comité scientifique du CSRS et responsable du projet Excellence in Africa de l’EPFL

Alors qu’on parle de plus en plus de «décoloniser» la recherche scientifique, pourquoi l’appellation suisse a-t-elle été conservée au cours du temps? Pour Olivier Girardin, qui fut le dernier directeur suisse du centre, la «Swissness» incarne une forme de garantie de qualité, ce qui explique, selon lui, la volonté des Ivoiriens de la conserver. «Mais la gouvernance est complètement partagée, c’est cela le plus important», estime-t-il. Le centre est placé sous double tutelle avec, côté suisse, le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (Sefri) ainsi que l’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH), et, côté ivoirien, le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

Etude des zoonoses

Le CSRS ambitionne désormais de s’internationaliser. «C’est pour nous important de pouvoir mener des recherches dans les pays voisins de la Côte d’Ivoire», explique le directeur, Inza Koné. C’est ainsi qu’en matière de sécurité alimentaire, le CSRS est déjà en train de travailler au Burkina Faso, au Bénin et en Côte d’Ivoire sur plusieurs paquets d’innovations culturales. Un autre programme en cours devrait permettre à des chercheurs ouest-africains d’acquérir des équipements de qualité pour étudier les zoonoses, c’est-à-dire les maladies qui se transmettent des animaux à l’homme et vice versa.

La pandémie de Covid-19 a renforcé la conviction que seule une recherche globalisée permettra de répondre aux défis mondiaux. «Il n’y a pas d’un côté une recherche au Sud et de l’autre au Nord, mais des gens qui travaillent ensemble pour trouver des solutions aux problèmes globaux, et c’est ce que le Centre suisse permet», estime Jérôme Chenal, membre du comité scientifique du CSRS, qui dirige le projet Excellence in Africa de l’EPFL.