L’impression que toutes les personnes de type asiatique ou africain se ressemblent n’est pas due à notre mauvaise volonté mais à une réaction inconsciente immédiate, ont montré des chercheurs de Glasgow et de Fribourg. «Si tous les Chinois ont tendance à se ressembler pour nous Européens, ce n’est pas parce qu’ils ont tous les cheveux et les yeux noirs mais parce que notre système visuel a appris à les classer d’emblée dans une catégorie beaucoup plus large», précise Roberto Caldara, professeur à l’Université de Fribourg, à l’origine de cette étude publiée début novembre dans les Proceedings of the national academy of science. Ce phénomène trouve pour la première fois une explication physiologique.

Pour mettre en évidence cette différence de traitement, les chercheurs se sont intéressés à l’aire fusiforme faciale, région à l’arrière du cerveau droit, spécialisée dans la reconnaissance des visages. La vue d’un visage y génère un signal électrique visible après 170 millisecondes par électroencéphalogramme. En comparant les réactions de sujets qui voyaient successivement les visages de personnes d’origine asiatique ou européenne, ils ont découvert que leur réaction était spécifique aux visages observés uniquement lorsque ceux-ci étaient de la même origine ethnique que la leur. Ainsi, les sujets chinois réagissaient dans un premier temps de la même manière aux visages européens, quelle que soit leur identité. De leur côté, les Européens montraient le même signal d’accoutumance devant différents visages asiatiques: pour eux, ils étaient tous dans la même catégorie. «Nous avons démontré avec notre étude que ce phénomène est universel et se retrouve chez tous les êtres humains», souligne Roberto Caldara.

Cette différence de traitement que l’on pouvait attribuer à un jugement ou à un préjugé s’avère donc immédiate et due aux aires visuelles primaires. Purement inconsciente, elle se produit en un dixième de seconde et réduit d’autant plus notre capacité à distinguer des personnes que celles-ci ont un type ethnique éloigné de nous. Est-ce seulement le fait du manque d’expérience de certains types de visages? Non, car elle persiste même pour les Asiatiques, dont l’apparence reste très proche de la nôtre.

Cet «effet autre type de visage», ou «other-race effect» en anglais, est connu depuis longtemps des psychologues et reflète une spécialisation très précoce de la reconnaissance faciale. «A 3 mois, tous les nourrissons peuvent identifier indistinctement les visages, souligne Olivier Pascalis, directeur de recherche au Laboratoire de psychologie du CNRS, à Grenoble, mais à 9 mois, ils ont perdu cette capacité et classent les visages d’autres types dans une même catégorie. Comme pour le langage, le cerveau se spécialise très tôt pour ne traiter en détail que les signaux qui lui sont le plus familiers.»

Sur quelles bases ce tri est fait? Que se passe-t-il chez des populations largement métissées comme au Brésil? Les chercheurs ne le savent pas encore, mais l’effet paraît réversible car des enfants asiatiques adoptés en Europe arrivent progressivement à discriminer les visages européens comme leurs camarades de classe. «Cette plasticité a ses limites, tempère cependant Olivier Pascalis, et comme pour l’apprentissage des langues, au-delà de 8-10 ans, l’influence du premier milieu de vie laisse une marque indélébile.»

A l’âge adulte, l’effet pourrait en partie se corriger, par exemple chez un Européen qui fréquenterait plusieurs personnes d’origine asiatique. «Vivre au milieu d’un quartier chinois ne suffira pas, prévient cependant Roberto Caldara, il faudra aussi faire l’effort d’identifier les personnes individuellement et avoir un nombre suffisant d’amis pour espérer réduire la catégorisation détectée avec notre test.» L’idéal pour garder cette souplesse de reconnaissance serait d’élever les enfants dans un milieu cosmopolite «car ensuite, ajoute Olivier Pascalis, les adultes doivent se contenter de leur mémoire pour arriver à reconnaître individuellement les autres types de visages».

L’origine physiologique de ce phénomène ayant été localisée et caractérisée, les chercheurs envisagent désormais des applications. «Nous savons que la reconnaissance de suspects lors d’enquête policière n’est pas aussi précise lorsque nous devons identifier des personnes d’un autre type que nous, ajoute Roberto Caldara. Maintenant nous pouvons mesurer précisément la fiabilité de cette reconnaissance, ce qui peut avoir des conséquences importantes.» Un test avec des techniques de neuro-imagerie fonctionnelle permettrait aux juges d’estimer la solidité de certains témoignages.

Les chercheurs peuvent aussi enquêter sur l’influence que cette catégorisation inconsciente des personnes étrangères pourrait avoir sur le jugement porté sur elles. Y a-t-il un lien entre ce phénomène et certains préjugés raciaux? Voila des questions auxquelles Roberto Caldara et d’autres spécialistes brûlent maintenant de répondre avec leurs nouveaux outils.

«Le cerveau se spécialise très tôt pour ne traiter en détail que les signaux qui lui sont familiers»