Pourquoi avoir choisi ce sujet?

Avant, bien avant que le Covid-19 ne vienne bouleverser notre quotidien et nos certitudes, ce qui affolait le corps médical n’était pas un virus, mais des bactéries invisibles. Des superbactéries, plus précisément, capables de déjouer les antibiotiques les plus puissants. Et pour cause: ces derniers sont de moins en moins efficaces.

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La résistance aux bactéries est depuis plusieurs années une priorité de santé publique pour l’Organisation mondiale de la santé. Le problème est bien connu des spécialistes, mais fort peu du grand public. Pourtant, les patients sont de plus en plus nombreux à souffrir d’infections résistantes qu’ils contractent lors d’un voyage à l’étranger ou d’un simple séjour à l’hôpital – y compris en Suisse. Dans notre pays, plusieurs centaines de malades en meurent chaque année, selon une recherche parue dans The Lancet en 2018.

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Mais cela n’est qu’une estimation, car il est difficile d’avoir des données plus précises. Pour un journaliste, des questions sans réponse sont autant de fils à tirer. Nous avons alors eu envie de creuser dans la base de données fédérale Anresis.ch, qui semble offrir beaucoup de statistiques sans qu’elles soient jamais claires. Dans quel hôpital suisse y a-t-il le plus de bactéries résistantes? Ce fut notre première difficulté: les autorités ne communiquent pas ces réponses, au motif que les informations qu’elles détiennent sont partielles et confidentielles.

Comment déjouer le secret industriel?

Lors de cette enquête, qui a duré près d’une année, avec l'aide de notre journaliste stagiaire Pfenniger Karine, nous avons été confrontées à beaucoup d’opacité. Notamment celle de l’industrie pharmaceutique, qui a pourtant une grande part de responsabilité dans la question. Pourquoi? Tout simplement parce que le secteur s’est détourné de la recherche visant à trouver de nouveaux antibiotiques. Ceux-ci sont beaucoup moins chers – et donc moins rentables – que d’autres traitements. Partout dans le monde, on soigne donc une otite ou une pneumonie avec des molécules séculaires. Qui, de plus en plus souvent, ne sont plus aussi efficaces, car on les emploie à tour de bras sur les humains et sur les animaux.

Mais il y a pire: comme dans le textile ou l’agroalimentaire, la délocalisation fait rage. Pour diminuer leurs coûts, les pharmas achètent la matière première de leurs antibiotiques en Chine et en Inde, qui concentrent désormais entre leurs mains la majorité des usines capables de produire ces pilules qui, tous les jours, sauvent des vies. Sur une boîte de co-amoxicilline, que les parents connaissent souvent pour l’avoir administré à leur bébé, il n’est pas écrit que le médicament est fabriqué en Inde. Pourtant, une bonne partie vient d’Hyderabad, la «pharma valley» située au centre du pays, bien loin du Taj Mahal ou des beautés du Rajasthan.

Quel était l’intérêt d’un reportage en Inde?

Nous avons donc décidé d’aller voir dans quelles conditions ces médicaments étaient produits. Et ce grâce au soutien de la Fondation Liliane Jordi pour le journalisme, qui nous a accordé une bourse. Sur place, aux côtés du photographe Harsha Vadlamani, ce fut le choc: nous avons découvert des usines gigantesques et rouillées, fermées aux journalistes, qui déversent leurs déchets directement dans les fleuves et lacs de la région devenus très pollués, et surtout bourrés d’antibiotiques… Un bouillon propice à l’apparition de nouvelles résistances. En Inde, sur un enfant qui souffre d’une infection, la co-amoxycilline n’a plus aucun effet. Les pharmas, elles, ferment les yeux sur les méthodes de leurs fournisseurs.

L’Inde est connue pour avoir un immense problème d’hygiène – dans le deuxième pays le plus peuplé du monde, la population n’a souvent pas accès à des toilettes. Et elle ne dispose d’aucun système général de traitement des eaux usées. A Hyderabad, de monstrueux cochons gris se baladent dans les égouts en plein air et les vaches ruminent des bouteilles en plastique. Pour une journaliste occidentale, le spectacle est pour le moins dégoûtant. Mais cela n’est pas uniquement un problème indien. Car les multinationales étrangères dont nous achetons les produits sont les premières à profiter de cette dérégulation environnementale.

Que faut-il retenir?

Dans un monde globalisé, les bactéries résistantes voyagent. En Suisse, la population sait désormais qu’il ne faut pas abuser des antibiotiques. Mais elle n’est absolument pas au courant que ceux qu’elle prend sont fabriqués dans des conditions qui exacerbent le problème. De retour en Suisse, nous avons questionné plusieurs fabricants, qui se cachent derrière le secret industriel et refusent de communiquer sur leur chaîne de production.

Tout cela est bien dommage. Comme dans les autres secteurs, les consommateurs ont le droit de savoir d’où viennent les produits qu’ils consomment, même si ce sont des médicaments. Cette transparence est plus que jamais nécessaire. Car contrairement au Covid-19, qui aura un jour son vaccin – le plus tôt possible, espérons-le –, aucune solution miracle ne permet d’échapper aux vilaines superbactéries.