Médecine

Cette inquiétante épidémie d'allergies

Les allergies progressent, touchant désormais beaucoup plus de personnes âgées qu’il y a cinquante ans. En cause: l’allongement de la saison pollinique et l’effet cocktail avec les polluants

Il n’y a pas d’âge pour l’allergie. Contrairement aux idées reçues, elle ne survient pas seulement pendant l’enfance. Agé de 70 ans, Bernard vit à la campagne en Charente-Maritime, il est adepte des produits de son jardin. Durant une réception, il goûte une verrine qui contenait du sésame. Il doit alors se rendre aux urgences pour un choc anaphylactique. Il n’avait jusque-là jamais eu de réaction allergique. Une dame âgée de 74 ans est devenue asthmatique. Un diagnostic posé après de nombreux examens, ses médecins pensant à un problème cardiaque. Médicamenteuses, cutanées, respiratoires, les allergies se déclenchent aussi brutalement. Comment expliquer ce phénomène, qui peut survenir en toute saison?

«Même si c’est moins fréquent que chez les enfants, on en voit de plus en plus chez les adultes et personnes âgées», constate la docteure Isabelle Bossé, présidente du Syndicat français des allergologues (Syfal), mais «nous manquons d’études épidémiologiques». On voit aussi de «nouveaux» allergiques venant d’Afrique, d’Asie, qui n’ont jamais été en contact avec des acariens, ou des pollens locaux, et qui deviennent sensibles».

La clé de l’interleukine 33

De quoi parle-t-on? L’allergie est une réaction immunitaire excessive de l’organisme à une substance étrangère, généralement naturelle, un «allergène» (acariens, pollens, aliments…). Généralement inoffensif, il provoque chez certains des réactions de défense à l’origine des symptômes allergiques: éternuements, nez qui coule, irritations, yeux qui piquent, réactions cutanées ou digestives… L’allergie revêt des formes très diverses, du rhume des foins à l’eczéma, jusqu’à l’asthme allergique ou l’anaphylaxie – réaction très violente pouvant entraîner la mort.

Encore peu connus, ses mécanismes commencent toutefois à être identifiés. Découverte en 2003, par l’équipe de Jean-Philippe Girard, directeur de recherche à l’Institut de pharmacologie et de biologie structurale à Toulouse, l’interleukine-33 (IL-33), que l’on trouve dans les poumons, la peau, l’estomac, et la paroi des vaisseaux sanguins, est libérée lors d’une agression (que ce soit une exposition à des allergènes ou une infection virale) pour stimuler les défenses immunitaires. Le lien entre cette protéine et l’asthme a été établi en 2005. «Depuis, il y a eu plus de 500 publications sur le sujet», précise Jean-Philippe Girard. Récemment, des formes tronquées de l’IL-33 se sont avérées être trente fois plus puissantes que la forme originelle, et amplifient le signal d’alerte auprès du système immunitaire.

Une épidémie

Quoi qu’il en soit, le nombre d’allergiques ne cesse de croître. De 20 et 25% des Français le sont, contre de 2 à 3% en 1970, selon l’association Asthme & Allergies. Les spécialistes réclament plus d’études. En 2050, 50% de la population occidentale sera touchée, prévoit l’Organisation mondiale de la santé, qui classe l’allergie au 4e rang mondial des maladies après le cancer, les pathologies cardio-vasculaires et le sida. Nombre de spécialistes parlent d’«épidémie».

Comment l’expliquer? L’allergologue Pierrick Hordé parle de «pollution verte» pour les pollens (cyprès, bouleau, olivier…). Les saisons polliniques durent de plus en plus longtemps, sous l’effet sans doute du réchauffement climatique, constate le Réseau national français de surveillance aérobiologique (RNSA), qui analyse le contenu de l’air en pollen.

«L’enjeu est de sensibiliser les villes à planter des arbres et fleurs moins allergisants, ce qui n’est pas toujours le cas», constate le docteur Hordé, qui a lui-même développé des allergies au pollen depuis deux ans. Les allergologues alertent ainsi sur l’ambroisie depuis les années 1980. Un décret, publié le 28 avril dernier, a notamment interdit l’introduction ou le transport volontaires, l’utilisation et la vente de trois espèces: l’ambroisie à feuilles d’armoise, l’ambroisie trifide et celle à épis lisses.

Les modes de vie jouent leur rôle

Si les causes sont multiples, notamment d’ordre génétique, les modes de vie de ces dernières années sont pointés du doigt, ainsi que l’environnement intérieur, de cinq à dix fois plus pollué que l’extérieur. Les nombreux polluants présents augmentent l’effet des allergènes. Or les personnes âgées restent encore plus à l’intérieur que la moyenne de la population, qui y passe déjà 80% du temps, en moyenne.

«L’allergie n’est que rarement prise au sérieux», regrette Christine Rolland, directrice d’Asthme & Allergies. Quasiment inexistantes dans les années 1980, les formes sévères se développent de manière inquiétante. Elles touchent environ 20% des personnes souffrant d’une allergie respiratoire, et ont un fort retentissement sur la qualité de vie: fatigue intense, détérioration de la vie sociale. Des symptômes que les personnes âgées peuvent attribuer à tort à leur âge.

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