Témoignages

A chacun sa manière de vieillir

Les progrès de la médecine ont entraîné un net allongement de l’espérance de vie. Avec ses joies et ses défis. Des Romands racontent comment ils vivent leur vieillesse et envisagent la fin de vie

Si les progrès de la médecine et de la science nous offrent une seconde adolescence entre 60 et 75 ans, cette nouvelle longévité pose des défis à nos sociétés. A l'occasion du Forum Santé qui se tiendra le 7 novembre prochain à Pully «Le Temps» consacre un dossier spécial aux séniors et à leurs modes de vie.


Philippe et Nicolette Jan: «Nous nous sommes sentis utiles»

Dans cette belle maison qui surplombe le lac Léman, entourée d’un jardin de 800 m2, Philippe et Nicolette Jan semblent vivre à l’écart du monde. Une image trompeuse: l’arrivée de la retraite les a au contraire reliés au monde. Tous deux sont à l’origine d’un jumelage entre Belmont et Kera Douré, un village de 4000 habitants situé dans le nord du Burkina Faso. Et c’est une autre vie qui a commencé.

Philippe (78 ans) a fait sa carrière à la police de sûreté de Lausanne, au service de laquelle il a travaillé durant trente-cinq ans: «J’y suis entré du temps des méthodes de Maigret et j’en suis sorti à l’heure de la photo numérique et de l’ADN», sourit-il. Quant à Nicolette (77 ans), elle a été institutrice, s’est consacrée à ses trois enfants et a fondé le club des aînés de Belmont voici plus de trente ans, une société toujours très active. Le couple a désormais sept petits-enfants.

L’heure de la retraite venue, Philippe part au Burkina Faso pour y rejoindre une légende de la radio romande, Frank Musy, qui y forme des reporters dans une radio locale émettant en mooré comme en français. Depuis le jumelage, il s’y est rendu 17 fois, son épouse dix fois. Dans ce cadre, ils mettent l’accent sur l’aide aux femmes et aux enfants. «Nous avons cherché des activités générant des revenus pour les femmes à travers la fabrication de savons, le tricot de pulls ou encore le maraîchage», raconte Nicolette.

Aujourd’hui, le couple a restreint ses activités, même s’il reste membre du comité de jumelage. «Nous sommes heureux», disent-ils en chœur. Ils profitent des progrès de la médecine. Philippe porte un pacemaker, elle a trois prothèses dans son corps. Jusqu’à présent, leur retraite a été un cadeau. «Nous nous sommes sentis utiles. Ce jumelage a été une activité très gratifiante.»

Et désormais? Tout devient un peu plus compliqué, car leur mobilité se restreint peu à peu. Une angoisse diffuse les étreint. Philippe redoute le jour où il faudra quitter cette maison. «Ce sera un crève-cœur, car dans la famille, tous les anniversaires se fêtent chez nous.» Nicolette craint le jour où la mort les séparera. «Je ne me sens pas vivre cela, car nous nous aimons toujours après cinquante-cinq ans de mariage.»

Ce jour n’est pas pour demain, mais ils y réfléchissent. Tous deux ne sont pas membres d’Exit. «Le suicide assisté est culpabilisant pour l’entourage. Je pense que les soins palliatifs sont une bonne alternative», note Philippe. Sa femme est plus nuancée: «Exit pourrait devenir un projet si je devenais trop dépendante des autres et que je n’avais plus une vie digne.» Michel Guillaume

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André-Lou Sugàr: «J’ai travaillé jusqu’à 78 ans»

C’est un optimiste de nature, André-Lou Sugàr. Il fait partie des gens qui voient d’abord le bon côté des choses. Du haut de ses 81 ans, il peut prendre du recul. Son constat est largement positif pour le troisième âge: «Nous vivons mieux et plus longtemps. Le filet social est meilleur qu’auparavant. Et la société fait beaucoup d’efforts pour permettre aux personnes âgées de rester chez elles le plus longtemps possible.»

D’abord journaliste, puis communicateur dans le secteur bancaire, André-Lou Sugàr sait qu’il est un privilégié. «J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie, j’ai toujours été en bonne santé.» Parvenu à l’âge légal de la retraite, il n’a pas songé un instant à s’arrêter. Tout en lui assurant des mandats, son employeur lui a proposé de se lancer dans la traduction en indépendant. C’est ainsi qu’il a travaillé jusqu’à l’âge de 78 ans.

Pleinement heureux, alors? Parfois, son regard se voile un peu, notamment à l’évocation de la mort de son épouse, survenue voici douze ans. «J’ai surmonté ce choc, mais pas celui de la solitude que je ressens parfois.» Pourtant, il est bien entouré. Il a neuf petits-enfants âgés de 2 à 24 ans. Quelques fois par mois, il s’occupe de l’une de ses petites-filles qui vient de commencer l’école. «C’est un vrai cadeau.»

La perte d’acuité des sens, il l’accepte: il faut être réaliste. Il s’approche de la mort, inéluctablement. Il a déjà pris certaines dispositions, ayant rédigé son testament et confié une procuration à l’une de ses filles. Il a déjà fait savoir qu’il refusait tout acharnement thérapeutique en cas de maladie dégénérative. «Je ne souhaite pas tomber totalement dépendant de ma famille», dit-il. Dès lors, il «songe sérieusement» à l’éventualité de devenir membre d’Exit. «Je ne suis pas au bout de cette réflexion, mais l’assistance au suicide me paraît une solution intelligente et humaine.»

Quand on lui parle de «l’homme augmenté», il balaie cette option d’un revers de la main. «Pour moi, c’est une absurdité, comme le mythe de l’éternité. Ça doit être affreux, l’éternité!» (M. G.)

Jean-Robert Probst: «L’homme augmenté, c’est de la science-fiction»

Il ne tient pas en place, Jean-Robert Probst. A 72 ans, cet ancien rédacteur en chef du magazine Générations et animateur d’un cirque pour enfants continue d’écrire, plus passionnément que jamais. Il a déjà sorti cinq bouquins depuis qu’il a pris sa retraite. Il s’est intéressé successivement aux Suisses qui ont marqué Paris, aux ponts de Venise et aux horlogers, ces «maîtres du temps». Puis il s’est lancé dans deux romans, La marquise d’Allaman et L’inconnu de la Passade.

Pour les vendre, il a créé ce qu’il appelle la plus petite librairie du monde. «Elle tient dans une valise», révèle-t-il. Non, ce n’est pas une plaisanterie. Une fois le livre imprimé, il court les manifestations et les fêtes de village pour le vendre. C’est ainsi qu’il en écoule jusqu’à 500 à 600 exemplaires, un chiffre remarquable pour la Suisse romande.

Derrière l’homme, il y a une femme bien sûr: son épouse Fanny (72 ans), une ancienne infirmière. Une fois parvenus à l’âge de la retraite, tous deux se sont mis à voyager, souvent hors des circuits touristiques: en Italie, en Roumanie, jusque dans l’ouest de la Chine. «Dès lors qu’il demeure dans un couple de l’amour, de la complicité et du respect, la retraite est merveilleuse», souligne Fanny.

Ah, le temps… «C’est le bien le plus précieux de la retraite avec la santé», confie Jean-Robert Probst. Celui-ci confirme ce que le biochimiste français Joël de Rosnay appelle «l’âge d’or des seniors», cette seconde adolescence qu’on vit entre 60 et 75 ans. «C’est un âge formidable tant qu’on est en bonne santé. Ce n’est plus la vie professionnelle qui impose son rythme, mais vous-même qui le choisissez.»

La recette du bonheur? Une hygiène de vie saine! «C’est comme avec une bagnole. Si vous l’entretenez correctement, vous pouvez la tirer loin.» Mais «l’artisan-écrivain» en est conscient: «Le jour où on est touché par une maladie grave, le discours devient tout différent», admet-il. Il a fait de «carpe diem» sa devise: vivre l’instant présent. (M. G.)

Claudine Prinz: «Je me sens un peu comme Robocop»

Elle a les yeux qui pétillent lorsqu’elle accueille des visiteurs dans sa chambre cosy de l’EMS du Petit-Lancy. Joviale et enthousiaste, Claudine Prinz (78 ans) n’a pris sa retraite qu’il y a trois ans. Elle a achevé sa carrière d’employée de bureau dans une entreprise active dans le domaine des conférences internationales. «Si je le pouvais, je travaillerais encore», dit-elle avec le sourire. Même après l’âge de la retraite, le travail a été une stimulation de tous les jours. Elle n’a pas gâché sa vie à la gagner, bien au contraire. «J’en ai profité à fond. J’ai beaucoup voyagé, beaucoup appris.»

Le destin n’a pas toujours été tendre avec cette sympathique Genevoise. Divorcée d’un mari qui menait une double vie aux Etats-Unis, elle livre depuis de longues années un combat de tous les jours contre une hernie discale. «Avec toutes les vis dans le dos et les prothèses d’articulations, je me sens un peu comme Robocop», plaisante-t-elle. Elle a également survécu à un cancer du sein. Cependant, elle conserve une joie de vivre intacte et une volonté implacable de savourer l’existence. «Mes problèmes de santé m’ont sans doute forgé le caractère», explique-t-elle en assurant que, dans sa famille, la volonté de se battre fait partie du patrimoine génétique.

C’est d’ailleurs elle qui a voulu s’installer en EMS voici un an et demi, contre l’avis de certains de ses amis et d’une de ses filles. Ses problèmes de dos augmentaient le risque de chute dans son appartement, ce qui l’a persuadée de franchir le pas. Claudine ne regrette rien: l’EMS lui a permis de rencontrer des personnes intéressantes et de participer à des activités enrichissantes. Elle dit se sentir libre, mais concède qu’elle a la chance d’être encore relativement mobile et en pleine possession de ses capacités mentales.

Face à la mort, Claudine affiche la même philosophie de battante avec laquelle elle a mené sa vie: elle s’est inscrite à Exit, mais ne sait pas si elle y aura recours un jour. Elle raconte avec émotion avoir assisté aux derniers moments d’une pensionnaire. «Depuis ce moment, j’ai moins peur de partir, avoue-t-elle. C’était un moment fort. Elle est partie sans douleur, sereine. Si je pouvais avoir cette chance, je serais satisfaite.» (Jocelyn Daloz)

Georges Kupferschmid: «J’espère ne pas mourir d’un cancer»

Ici, on l’appelle Monsieur Georges. «Kupferschmid, c’est trop long», explique ce pensionnaire de 87 ans d’un EMS genevois tout en caressant affectueusement le chat qui partage sa chambre.

Durant sa jeunesse, Georges a été marqué par le divorce de ses parents. «Ma mère était alcoolique, mon père travaillait. Lors de la crise économique, avec mes deux frères, nous avons été placés par l’Hospice général», raconte-t-il. En pension, il subit de mauvais traitements. A l’école, il ne parvient pas à suivre, retard pour lequel il est sanctionné: il se fait raser la tête lorsqu’il est dernier de la classe en fin de mois. Il ne sait pas ce qu’est devenue sa mère.

Même si la vie n’a pas été tendre avec lui, Georges a tracé son chemin avec dignité. Il a pratiqué plusieurs métiers depuis son apprentissage de boulanger-pâtissier: il travaille à la voirie, dans les toitures, à la Migros, puis finit par obtenir un poste dans le secteur logistique de Credit Suisse. «Dans cette entreprise, c’était la belle vie», se souvient-il après avoir évoqué le dur labeur des chantiers, la glacière qu’est sa chambre de bonne au-dessus de la boulangerie, les semaines de six jours… Il s’est marié deux fois, d’abord avec une femme de trente ans de plus que lui après son école de recrues. Selon ses propres termes, elle l’a «libéré» au bout de huit ans, arguant qu’elle devenait trop vieille pour lui. D’un deuxième mariage, il aura deux enfants.

A sa retraite, il découvre la course à pied: il fait Sierre-Zinal, enchaîne les marathons. Malheureusement, une opération à la suite d’une hernie discale se déroule mal: Georges ne courra plus. Sa mobilité s’étant trop réduite voici deux ans, il entre en EMS. Un déménagement effectué dans une précipitation qu’il vit mal: «Ils ne m’ont laissé que deux jours pour prendre une décision», déplore-t-il.

Comment envisage-t-il l’avenir? «Tout ce que je sais, c’est que je sortirai d’ici les pieds devant», lance-t-il avec un rire fataliste. Il espère simplement ne pas mourir d’un cancer comme son frère, glisse-t-il en toussant après chaque bouffée de sa cigarette. Malgré tout, il déclare ne pas angoisser. «Mourir, il le faut, ce n’est pas un problème. Mais il y a différentes façons de partir.» (J. D.)

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