On ne s’en aperçoit pas forcément, mais le changement climatique tue déjà de nombreuses personnes, y compris en Suisse. C’est ce qui ressort d’une étude publiée le lundi 31 mai dans la revue Nature Climate Change. Des chercheurs de l’Université de Berne et de la London School of Hygiene & Tropical Medicine ont étudié la mortalité liée aux canicules dans le monde au cours des trente dernières années. Ils estiment que le changement climatique est responsable de plus d’un tiers des décès liés à la chaleur durant cette période. Si rien n’est fait pour le contenir, il fera de plus en plus de victimes à l’avenir, mettent en garde les auteurs.

Pour leur étude, les scientifiques se sont penchés sur une gigantesque base de données recensant les décès et les conditions météorologiques dans quelque 732 villes réparties de 43 pays différents, pendant la période de 1991 à 2018. Pour chaque localisation, ils ont déterminé le seuil de température à partir duquel les morts se multiplient. «Ce seuil varie d’une ville à l’autre, selon différents critères comme l’âge de la population ou le type d’infrastructures, explique l’épidémiologiste de l’Université de Berne Ana Vicedo-Cabrera, autrice principale de l’étude. Mais la tendance est la même partout: la mortalité reste stationnaire jusqu’à une certaine température, puis elle progresse rapidement.» A titre d’exemple, ce seuil se situe autour de 30°C à Pékin et à plus de 40°C dans la ville de Koweït.

Impacts déjà bien réels

Dans la deuxième partie de leur travail, les scientifiques ont eu recours à la modélisation informatique pour reconstituer le climat tel qu’il aurait été au cours des dernières décennies, s’il n’y avait pas eu de réchauffement lié aux activités humaines. Les températures mondiales ont en effet déjà augmenté de 1°C en moyenne depuis l’ère préindustrielle, avec des variations régionales. Ils ont ensuite estimé combien de morts seraient survenues au cours des périodes de canicule selon ce scénario. En comparant cette valeur au nombre réel de morts, ils ont pu établir combien d’entre eux avaient été occasionnés par le réchauffement.

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«Selon nos estimations, 37% des décès liés à la chaleur entre 1991 et 2018 peuvent être attribués au changement climatique d’origine humaine», indique Ana Vicedo-Cabrera. Cette proportion n’est cependant qu’une moyenne. Les populations vivant dans les pays à revenu faible sont les plus touchées, la proportion de la mortalité liée à la chaleur d’origine humaine étant plus élevée en Amérique centrale et du Sud et en Asie du Sud-Est. La Suisse se situe dans la moyenne, ce qui signifie tout de même qu’un décès sur trois survenus au cours des dernières canicules n’aurait pas eu lieu sans changement du climat. «Notre étude montre que les impacts du changement climatique sur la mortalité sont déjà bien réels, ce n’est pas seulement une problématique d’avenir», insiste l’autrice de l’étude.

En Europe, la canicule de 2003 a marqué les esprits. Particulièrement meurtrière, elle a entraîné quelque 60 000 morts à l’échelle du continent, dont environ 1000 en Suisse

Qui sont les personnes tuées par les vagues de chaleur? «Il faut cesser de se représenter des personnes jeunes terrassées tandis qu’elles travaillent aux champs, par exemple. Ce sont les personnes âgées et celles qui souffrent de maladies préexistantes qui meurent au cours des canicules. Leur état se détériore, elles nécessitent des soins, une hospitalisation parfois. Les canicules sont un tueur silencieux, tout comme la pollution de l’air», estime Ana Vicedo-Cabrera. Elle souligne que les morts en excès ne constituent que la pointe de l’iceberg de l’impact des canicules. Ces dernières entraînent aussi d’autres coûts pour la société, notamment économiques.

Dans un commentaire également publié dans Nature Climate Change, le géographe de l’Université de Bristol Dann Mitchell qualifie la nouvelle étude de «capitale». «Il est crucial que nous comprenions comment le changement climatique a rendu, et à l’avenir rendra, le problème de la chaleur et de la santé encore plus grave», relève-t-il. Il souligne toutefois que plusieurs zones géographiques critiques, telles que le continent africain ou l’Inde, n’ont pas été prises en compte dans l’étude, faute de données. Or, «les pays pour lesquels nous ne disposons pas des données nécessaires sont parmi les plus pauvres et plus vulnérables au changement climatique. De manière inquiétante, ce sont aussi là que se trouvent les principaux points chauds de croissance future de la population», alerte le chercheur.

Adapter les villes et les bâtiments

En Europe, la canicule de 2003 a marqué les esprits. Particulièrement meurtrière, elle a entraîné quelque 60 000 morts à l’échelle du continent, dont environ 1000 en Suisse. Heureusement, les étés caniculaires de 2018 et 2019, bien qu’à peine moins chauds que ceux de 2003 et 2015, ont entraîné une surmortalité plus faible. «Cela indique que les mesures prises au cours des dernières années et la sensibilisation associée ont eu un effet préventif», estime Martina Ragettli, de l’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH), dans un article paru le journal Primary and Hospital Care.

Aurait-on appris à vivre avec les canicules? Ana Vicedo-Cabrera relativise cette idée. «L’impact des canicules sur la mortalité a en effet pu être réduit dans certains pays dont la Suisse, grâce à la mise en place de plans d’action. Mais notre étude montre que ce n’est pas suffisant, puisque des décès en excès continuent de se produire. Et puis le réchauffement va s’accentuer dans le futur. C’est pourquoi il est essentiel de prendre des mesures pour le contrer, mais aussi de réfléchir à des moyens de nous y adapter», affirme l’épidémiologiste.

Parmi les pistes à explorer, l’adaptation des villes, où se concentre une grosse partie de la population; il est possible de les rendre plus vivables en y intégrant davantage d’espaces verts et de points d’eau. Une amélioration de l’isolation des bâtiments et d’autres mesures plus ciblées à destination des personnes vulnérables seraient aussi nécessaires.

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