2015, année décisive pour l’environnement et le développement global? Deux rendez-vous incontournables vont se succéder dans les semaines à venir. Au Sommet sur le développement durable, qui se tiendra à New York du 25 au 27 septembre, les dirigeants se mettront d’accord sur la suite à donner aux Objectifs du millénaire pour le développement – adoptés en 2000, ces derniers ont notamment permis de réduire l’extrême pauvreté (lire LT du 16.09.2015). Du 30 novembre au 11 décembre, les représentants de 196 Etats seront rassemblés à Paris dans le cadre de la 21e Conférence des parties de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Leur objectif: trouver un accord sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre afin de maintenir le réchauffement en deçà de 2 °C. En pointe sur ces dossiers, le directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), l’Allemand Achim Steiner, estime qu’il y a aussi des opportunités derrière ces menaces.

– Le Temps: En quoi les conférences mondiales de cette fin d’année sont-elles significatives?

– Achim Steiner: Elles montrent que les nations reconnaissent désormais la nécessité de coopérer entre elles pour relever les défis auxquels elles font face. Notre capacité à gérer les ressources naturelles, les émissions de polluants, les déchets ou encore la production alimentaire relève aujourd’hui de la communauté des nations. Des décisions prises de ce côté-ci du globe peuvent avoir des conséquences de l’autre; par exemple, nos émissions de gaz à effet de serre exposent certains Etats insulaires du Pacifique à un risque de submersion, du fait des changements climatiques. Il y a également une prise de conscience actuelle du fait que les changements du climat et de l’environnement en général mettent en danger notre résilience économique. De manière significative, les nouveaux Objectifs du développement durable qui seront adoptés à New York ne mettront pas la protection de l’environnement d’un côté et le progrès économique et social de l’autre, mais au contraire essaieront de les intégrer.

– Est-il vraiment possible de concilier ces deux objectifs, qui peuvent paraître opposés?

– Cela fait 150 ans qu’on nous enseigne que le progrès économique se fait au détriment de l’environnement. Mais les recherches les plus récentes dépeignent une situation très différente. Elles montrent que si on détruit les fondements écologiques de nos sociétés, cela met l’économie en danger. Par le passé, le développement s’est souvent traduit par la destruction du capital naturel, qu’il s’agisse de terres arables ou de forêts. Mais cela a plutôt eu tendance à appauvrir les gens. Par ailleurs, la dégradation des services rendus par les écosystèmes – qu’il s’agisse de la production de nourriture ou d’eau propre, par exemple – a un impact sur le développement; il est cependant mal pris en compte par les indicateurs économiques classiques, comme le PIB.

– En quoi consisterait le nouveau modèle d’économie «verte» que vous préconisez?

– Je peux vous donner plusieurs exemples. Avec l’Organisation internationale du travail, nous avons travaillé sur la question des emplois verts. Le chômage, surtout celui des jeunes, est devenu une problématique mondiale. Or le secteur des énergies renouvelables a la capacité de créer des millions d’emplois à travers le monde, tout en favorisant l’accès à l’énergie. A l’avenir, nos sociétés vont aussi devoir gérer des quantités de plus en plus importantes de déchets. S’ils sont traités et recyclés convenablement, ils peuvent constituer un nouveau type de ressources et générer des emplois. Un dernier exemple est celui de l’agriculture. De nombreux agriculteurs en Europe se plaignent que les prix offerts du marché ne reflètent pas leurs coûts de production. A l’avenir, il ne faudra plus voir les agriculteurs seulement comme des producteurs de lait ou de céréales, mais aussi comme des personnes qui prennent soin de nos écosystèmes. Et ils devraient être rétribués pour ce service – ce qui se fait déjà en Suisse d’ailleurs.

– Comment encourager ces transformations?

– Une des solutions viendra à mon avis d’une réforme de notre système fiscal. Dans un monde où les jeunes ne trouvent pas d’emploi, il n’est pas rationnel de centrer les impôts sur le travail. Il faudrait plutôt les faire porter sur l’utilisation efficace ou non des ressources. Cela permettrait d’orienter nos économies vers des modes de production plus propres et efficients. Par ailleurs, notre système financier actuel n’est pas en ligne avec l’économie réelle et encore moins avec les Objectifs du développement durable. Or, même si les fonds publics sont primordiaux, les investissements privés seront aussi indispensables pour accompagner les changements attendus dans nos sociétés. Il va donc falloir rendre la «finance verte» plus attractive. La Suisse participe d’ailleurs à cette réflexion importante pour sa compétitivité.

– Quel regard portez-vous sur les négociations climatiques qui se déroulent actuellement en prévision de la conférence de Paris?

– Il y a tout lieu d’être préoccupé par leur dynamique, qui peine à laisser entrevoir une percée à Paris. Les progrès obtenus lors du dernier round de négociations à Bonn au début de septembre ont été limités. Il est crucial que les chefs d’Etat et de gouvernement transforment leurs signaux politiques en instructions claires pour les négociateurs.

Par ailleurs, il faut être réaliste: la conférence de Paris ne va sans doute pas aboutir en une seule étape à un engagement contraignant des Etats pour limiter le réchauffement à 2 °C. Mais elle pourrait mettre les pays d’accord sur un but à long terme, qui serait d’arriver au cours du XXIe siècle à une économie neutre en émission de CO2 – c’est-à-dire qui ne produirait pas plus de gaz à effet de serre que ce qui peut être absorbé naturellement ou par des installations de séquestration du carbone. On pourrait ensuite évaluer l’avancée des progrès en se référant à cet objectif et continuer progressivement à accroître nos efforts en faveur du climat, sachant que les réductions d’émissions annoncées jusqu’à présent par les parties prenantes de la conférence de Paris sont trop faibles par rapport à l’objectif de maintenir le réchauffement sous la barre des 2 °C.

– Etes-vous déçu du manque d’engagement des Etats?

– A titre personnel, je trouve frustrant que le monde mette si longtemps à répondre au défi du changement climatique. Mais c’est tout de même la première fois que toutes les nations – quel que soit leur niveau de développement – présentent une stratégie pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Dans le processus précédent du Protocole de Kyoto, seuls les pays industrialisés avaient des obligations. C’est donc une grande avancée. D’autre part, les négociations climatiques impliquent la collaboration de pays très divers et leur demandent rien de moins qu’une révolution économique. On peut considérer qu’il est normal que cela prenne du temps…

– Un des points sur lesquels les négociateurs achoppent est celui du soutien financier à apporter aux pays en développement dans leur lutte contre les changements climatiques. Comment dépasser les clivages?

– Ce qui est regrettable, c’est que les pays développés ont eu tendance à considérer cet aspect financier comme de la charité ou comme le remboursement d’une dette. Cela a rendu le sujet très émotionnel et controversé. Or il s’agit à mon sens plutôt d’investissements! Par exemple, dans la capacité de l’Afrique, où vivent aujourd’hui un milliard de personnes dont 700 millions sans accès à l’électricité, à développer une infrastructure énergétique différente de celle que nous avons bâtie il y a une centaine d’années avec les combustibles fossiles. Permettre à l’Afrique d’entrer dans l’ère des énergies renouvelables serait non seulement favorable à ce continent mais aussi à nos propres économies, car cela créerait de nouveaux marchés. Ceci considéré, et lorsqu’on sait qu’il y a 135 000 milliards de dollars en actifs dans le système financier mondial, ne pas arriver à mobiliser 100 milliards de dollars pour le Fonds vert pour le climat [créé en 2009 et destiné au financement de la lutte contre les changements climatiques dans les pays les moins avancés, ndlr], reviendrait à rater une gigantesque opportunité.