«Depuis l’âge de 3 ans, elle a de l’asthme. Si elle joue pendant une demi-heure, elle doit s’asseoir pour se reposer», explique Mbali Mathebula, en parlant de Princess. Pour mieux respirer, sa fille de 7 ans doit parfois porter un masque relié à un compresseur. «Elle a pris du retard à l’école: en hiver, elle reste à la maison pendant deux mois car le froid aggrave son asthme. Je pense que sa maladie est liée à la pollution de l’air parce que lorsqu’on va dans une autre province, elle va mieux.»

La jeune maman habite une chambre en briques, au bout d’un chemin en terre, dans le township de Kwa-Guqa, entouré de mines de charbon. Le township borde l’autoroute qui mène au fameux parc Kruger dans la province du Mpumalanga. Mais très peu de touristes savent que cette région abrite 12 des 15 centrales au charbon qui fournissent 90% de l’électricité du pays.

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L’odeur nauséabonde du dioxyde de soufre, qui sort des cheminées, se répand parfois jusqu’à Johannesburg, à 130 km de là. Selon Greenpeace, des données satellites ont montré que, fin 2018, le Mpumalanga était la région la plus contaminée du monde par le dioxyde d'azote, un des principaux polluants atmosphériques. Combinées à la poussière venue des mines de charbon à ciel ouvert, ces émissions font du Mpumalanga l’une des régions les plus irrespirables de la planète.  

Les enfants, les plus affectés par la pollution

La compagnie publique d’électricité Eskom a été classée comme le producteur d’énergie le plus polluant au monde par le Centre pour la recherche sur l’énergie et l’air pur. Ses centrales dépassent souvent les normes de rejet, pourtant très laxistes en Afrique du Sud. En mars 2020, elles ont encore été relevées pour le dioxyde de soufre (passant de 500 mg à 1000 mg/Nm³). 

Le gouvernement n’a publié aucune étude épidémiologique sur le Mpumalanga. Mais selon le Centre pour les droits environnementaux, la pollution aurait provoqué plus de 9000 cas de bronchites chez des enfants et la mort prématurée de 2200 Sud-Africains en 2017. Greenpeace prévoit que la nouvelle norme causera 3300 décès supplémentaires.

Dans ces townships pauvres, au taux de chômage élevé, peu d’habitants sont conscients des dangers de la pollution de l’air et, encore moins, des risques posés par le réchauffement climatique. «La plupart n’en ont jamais entendu parler, constate Promise Mabilo, coordinatrice du Mouvement pour la justice environnementale Vukani, une ONG basée dans la région. En 2008, mon fils a été diagnostiqué comme asthmatique, mais j’ai attendu longtemps pour en connaître la cause. Quand un médecin a fait le lien avec la pollution de l’air, je me suis dit que je devais agir et conscientiser ma communauté.» 

S’ils ferment les centrales et les mines, toute cette région va devenir un village fantôme

Pius Mashaba, ancien secrétaire provincial du syndicat des mineurs

Promise Mabilo a cofondé Vukani en 2016. Cette activiste de 46 ans dénonce, avec véhémence, la passivité d’Eskom et des autorités. «Ils ont installé des stations pour mesurer la pollution. Mais on n’y a pas accès et on ne nous prévient jamais quand les seuils limites sont dépassés. Les malades ne reçoivent pas non plus l’aide dont ils ont besoin. Mbali a reçu le masque, mais pas le compresseur. Elle l’a obtenu grâce à un don privé.»

Promise Mabilo pleure en évoquant le sort des enfants, les plus affectés par les maladies respiratoires et les irritations oculaires. «Chaque fois que j’en parle, cela me bouleverse. Le gouvernement ne se soucie pas de nous parce que nous sommes pauvres! Et les gens ont peur de se plaindre.»

Dans le township voisin de Phola, d’énormes camions roulent au sommet d’une nouvelle mine qui surplombe les maisons. Un bidonville s’est installé dans la zone tampon. L’an passé, la compagnie minière a construit une clinique à Phola: «Mais elle n’a jamais été ouverte faute de personnel, se plaint Nandi Khanye, de l’ONG Groundwork. Le township n'a qu'une seule clinique opérationnelle où le médecin ne vient qu’une fois par semaine.»

Les militants de Groundwork ont récemment organisé une marche de protestation jusqu’à l’entrée de la mine. «Plusieurs fois par jour, on entend des explosions, qui dégagent des tonnes de poussière et fissurent nos maisons. Alors qu’on attendait à l’entrée de la mine, dans l’espoir d’être reçus par un responsable, des types du township, payés par la mine, nous ont attaqués avec des fouets et des bâtons.» Pour cette jeune militante de 32 ans, il n’y a qu’une seule issue: «Fermer la filière du charbon, même s’il y a beaucoup d’intérêts en jeu.»

Coupures d'électricité

Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, a récemment annoncé qu’il allait progressivement déconnecter les centrales thermiques, s’il obtient une aide internationale. La plupart d'entre elles sont en fin de vie – ce qui explique, en partie, les coupures d’électricité désormais fréquentes dans le pays. 

La construction récente de deux gigantesques centrales (Medupi et Kusile) et des années de corruption ont plombé les finances d’Eskom. Lourdement endettée, la compagnie a besoin de 10 milliards de dollars pour financer sa transition vers les énergies renouvelables. Mardi 2 novembre, àà Glasgow, les pays occidentaux, dont l’Allemagne, ont annoncé une aide 8,5 milliards de dollars, sous forme de prêts à taux bas et de subventions, pour aider le pays à développer les énergies renouvelables et assurer la reconversion de la région de Mpumalanga.

Douxième pollueur mondial, l’Afrique du Sud a revu à la hausse ses ambitions avant la COP26 et promet d’arriver à la neutralité carbone en 2050. Certains s’en réjouissent mais d’autres craignent de perdre leur emploi. «S’ils ferment les centrales et les mines, toute cette région va devenir un village fantôme, prédit Pius Mashaba, un ancien secrétaire provincial du syndicat des mineurs, qui vit à Phola. Combien d’emploi seront créés par les installations éoliennes et solaires? En plus, celles-ci iront dans d’autres provinces, plus ensoleillées ou venteuses.»

Comme modèle, Eskom a commencé à installer des panneaux photovoltaïques près de la vieille centrale de Komati dans le Mpumalanga, la première qui sera fermée dès l’an prochain. Huit autres devraient suivre d'ici quinze ans. Dans le cadre de la COP26, l’Union européenne a promis d’annoncer un plan pour aider le Mpumalanga à opérer sa reconversion. Il s’agit aussi de faire du pays de Mandela un modèle de financement de la transition énergétique dans les pays du Sud.

En attendant, Promise Mabilo attend avec impatience le jugement dans un procès intenté en mai dernier par Vukani et Groundwork contre le gouvernement, pour le forcer à prendre des mesures pour combattre la pollution de l’air.

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