De Satigny au Soudan, Charles Bonnet a remué ciel et surtout terre pour reconstituer le souvenir de celles et ceux qui nous ont précédés, du néolithique au Moyen Age. On doit à l’archéologue genevois la mise en place de méthodes d’analyse du terrain tout à fait neuves par leur finesse extrême. On lui doit aussi des découvertes exceptionnelles: entre mille autres, ses fouilles de la cathédrale de Genève ont fait date, comme ses travaux dans le reste de l’Arc alpin. Et puis, bien sûr, c’est à lui qu’on doit la résurrection du royaume de Nubie: ses travaux sur le site de l’ancienne capitale, Kerma, ont culminé avec la découverte, en 2003, de sept statues monumentales des pharaons noirs qui régnèrent entre 750 et 650 av. J.-C. sur l’Egypte voisine. Ancien professeur à l’Université de Genève, ancien archéologue cantonal, Charles Bonnet reçoit aujourd’hui le Prix 2013 de la Fondation pour Genève.

Le Temps: Que ressentez-vous au moment de recevoir ce prix?

Charles Bonnet: Je suis très attaché à Genève: je suis né à Satigny, j’ai beaucoup travaillé en ville et dans la campagne genevoise, j’ai fouillé la cathédrale pendant 35 ans, j’y ai fait des centaines de visites guidées, j’ai été archéologue cantonal pendant de longues années… J’ai donc de profondes attaches avec ce canton, qui me viennent aussi des contacts humains que j’ai entretenus avec ses habitants. Et je suis heureux que la Fondation ait porté son choix sur moi, car elle participe à mon sens à renouveler et à affirmer l’image de Genève dans un monde de plus en plus troublé.

– Qu’est-ce qui vous a amené à l’archéologie?

– J’étais un élève assez médiocre, pas du tout marqué par un intellectualisme sophistiqué, j’hésitais pour mes choix futurs. Peut-être que l’intérêt de ma mère pour l’histoire – elle nourrissait une passion pour les Burgondes – a été un premier élément déclencheur. Mais il y en a eu d’autres. A vingt ans, après une poliomyélite qui m’a fait réfléchir – je suis resté bloqué à l’hôpital pendant pas mal de temps –, j’ai décidé de quitter le domaine agricole de mes parents et de partir à l’étranger: j’ai passé une année au Chili, puis un ami du village m’a rejoint là-bas et nous avons fait un grand voyage dans toute l’Amérique latine et en Amérique du Nord. C’était un fanatique de montagne – je l’ai suivi dans quelques ascensions périlleuses dans les Andes –, et il a accepté de m’accompagner sur plusieurs sites archéologiques. Ces visites m’ont passionné: en rentrant je n’avais qu’une idée, c’était de me préparer à faire de l’archéologie en Amérique latine. J’ai alors eu la chance de rencontrer un professeur de Lyon – Jacques Soustelle, qui fut ministre sous de Gaulle –, spécialiste du domaine précolombien. Il m’a reçu très gentiment et m’a dit: «M. Bonnet, si vous voulez faire de l’archéologie en Amérique latine, vous serez obligé d’aller étudier aux Etats-Unis.» Or mon père, qui était un homme raisonnable, m’a dit: «A ta place, je m’occuperais d’abord d’agriculture avant de me lancer dans un métier qui n’est peut-être pas aussi rentable qu’il n’en a l’air.» C’est ce que j’ai fait: école d’agriculture à Marcelin-sur-Morges, puis école de haute viticulture à Paudex. Je me suis ensuite inscrit à l’Université de Genève en sciences orientales – je sautais de mon tracteur pour filer suivre les cours… Très vite, avec deux autres camarades, on a eu envie de continuer nos travaux ensemble, de faire des fouilles. C’est pour ça que nous sommes ensuite partis en Egypte et au Soudan, où je travaille depuis 48 ans.

– Où avez-vous fouillé pour la première fois?

– A Satigny! Tout près de chez moi, sur le champ d’un de mes cousins: on a travaillé avec quelques collègues de l’université sur l’emplacement d’une villa romaine. Notre technique n’était pas terrible, mais on a eu la chance de trouver un ensemble de bains romains qui étaient très bien conservés…

– Vos champs de recherche sont extrêmement vastes: Kerma, périodes gallo-romaine et médiévale dans une bonne partie de l’Arc alpin. Qu’est-ce qui permet à un archéologue comme vous d’être pareillement ubiquiste?

– C’est une question de génération: j’ai eu la chance de naître à un moment où, comme archéologue, tout vous était ouvert. Ensuite a eu lieu un formidable accroissement des connaissances dans différents domaines, ce qui a donné naissance aux spécialisations. Mais très vite, ce qui m’a fasciné, c’est le jeu de l’esprit entre la connaissance de base que vous pouvez acquérir d’une population ancienne et le geste sur le terrain. On s’aperçoit qu’un coup de balai peut faire apparaître un mur: vous raclez avec votre truelle et peu à peu ce mur devient une maison, un palais… Il y a là quelque chose de charnel qui se crée entre vos découvertes, votre pensée, et les hypothèses que vous pouvez présenter comme résultats.

Et puis, il est quelques fois nécessaire d’avoir une vision large des choses, d’être le médecin de campagne plutôt que le spécialiste oto-rhino. Un exemple: j’ai travaillé à Aoste, à Grenoble, à Lyon. J’ai donc eu beaucoup de contacts avec le massif alpin, et je me suis rendu compte que Genève en était un carrefour et qu’on ne pouvait pas isoler ce qu’on y découvrait de toute cette région large. On a des liaisons très étroites avec Lyon, Vienne, Grenoble. On en a aussi avec Martigny et Sion. Je me suis vite rendu compte qu’il fallait essayer d’élargir le domaine de cette archéologie.

– On dit souvent que les archéologues cultivent un Graal: découvrir le tombeau d’Alexandre le Grand, etc. Vous avez mis la main sur les statues des pharaons noirs de Kerma: caressez-vous encore un autre rêve?

– Des objectifs oniriques, on en a tous. Mais l’archéologie, ce n’est pas la chasse au trésor. J’ai eu la chance de découvrir ces sept statues monumentales – 40 morceaux dans une grande fosse, certains d’entre eux pesaient plus d’une tonne, la plus grande statue faisait trois mètres de haut. C’est une découverte extraordinaire, je n’en ai pas dormi le premier soir. Non pas parce que j’étais émotionné, mais parce que j’avais un souci énorme: comment documenter ce que je voyais?

La passion de l’archéologie est une passion de réflexion, par laquelle on essaye progressivement de comprendre les gens qui nous ont précédés, les monuments qu’ils ont pu laisser. Si l’on devient collectionneur, on prend des risques énormes. Quand on commence à s’attacher à ce qu’on découvre, on ne répond plus au métier d’archéologue.

– Vous avez été archéologue cantonal pendant de longues années. Vous avez sûrement dû être considéré quelques fois comme l’empêcheur de bâtir en rond. Comment fait-on passer ce genre de pilule à la Cité?

– C’est un problème extrêmement difficile, parce que là, vous luttez contre l’économie: un chantier de construction, ça coûte. J’ai vu détruire des choses folles: quand je travaillais au Liban, j’ai vu des bulldozers détruire une nécropole avec des sarcophages énormes. En Egypte, des gens pillaient des sites…

A Genève, nous avons une loi assez contraignante, qui permet de bloquer un chantier; mais comme archéologue cantonal, je ne l’ai jamais utilisée – et je crois que mon successeur, Jean Terrier, non plus. Il faut savoir être raisonnable. Si l’archéologue cantonal n’est pas un tout petit peu diplomate, s’il n’y a que sa passion qui compte, ça va mal se passer. Et ce n’est pas à l’université que la diplomatie s’apprend, c’est sur le terrain. Durant toute ma carrière, il n’y a qu’un seul chantier, celui de Confédération Centre, sur lequel je n’ai pas pu fouiller avant la construction: les promoteurs me demandaient 100 000 francs par jour, ce qui faisait trop d’argent…

– Vous avez aussi été vigneron. La viticulture et l’archéologie ont peut-être ceci en commun que ce sont des arts de la patience…

– Le vigneron a peut-être l’art de la patience, mais il a aussi celui de la décision: à quel moment prendre votre raisin, le traiter contre les champignons, traiter la terre pour l’humidité… Cet art m’a rendu un très grand service, parce qu’on peut être un archéologue qui fouille à l’infini, pour qui tout devient le passé – ce qui au final n’est guère rentable. Là encore, on retrouve la métaphore du médecin de campagne: en tant qu’archéologue, il faut privilégier la vue d’ensemble. C’est aussi une question d’expérience: quand j’arrive sur un chantier et que je vois les gens qui y travaillent, je vois tout de suite si cette fouille est vivante ou morte: techniquement parfaite peut-être, mais inutile à moyen terme.

«Il est quelques fois nécessaire d’être le médecin de campagne plutôt que le spécialiste oto-rhino»