Coup de génie ou coup de bluff? Un peintre, Bertrand David, et un professeur de médecine féru d’histoire de la littérature, Jean-Jacques Lefrère, ont mis en ébullition cet hiver le milieu des préhistoriens français en déboulant dans leur domaine comme deux mammouths dans un atelier de pierre taillée. Dans un livre paru le mois dernier, La plus vieille énigme de l’Humanité, ils émettent une hypothèse révolutionnaire sur certains des plus grands chefs-d’œuvre de la préhistoire, les peintures rupestres du paléolithique: selon eux, les artistes de l’époque ont employé une astuce technique pour arriver à leurs fins. Une théorie qui leur a aussitôt valu une volée de bois vert.

A l’origine de l’affaire se trouve Bertrand David. Si l’homme n’est pas un préhistorien, il exerce la peinture (et accessoirement la bande dessinée) depuis une trentaine d’années, ce qui lui permet de jeter un regard aiguisé sur l’art pariétal. Or, les chefs-d’œuvre rupestres du paléolithique, avec leurs aurochs et leurs chevaux géants, lui paraissent depuis longtemps d’une virtuosité suspecte. «Il n’y a là nul mépris pour les artistes de l’époque, assure-t-il. Mais tracer à main levée, sans recul et du premier coup des silhouettes de plusieurs mètres aux contours parfaitement maîtrisés sur des parois irrégulières tient de l’exploit. Un prodige que les peintres d’aujourd’hui, même ceux sortis des meilleures écoles, seraient bien en peine de renouveler.»

La maîtrise affichée à l’époque est d’autant plus étonnante qu’elle n’est pas entamée par l’accumulation des difficultés. Ainsi, les silhouettes d’animaux se révèlent ­irréprochables en toutes circonstances, qu’elles mesurent quelques dizaines de centimètres ou plusieurs mètres, qu’elles soient isolées ou superposées, qu’elles se présentent à l’endroit ou tête en bas, qu’elles aient été tracées en conservant les proportions d’origine ou qu’elles aient été étirées pour apparaître sans déformation sous un angle de vue particulier.

La virtuosité n’est pas la seule caractéristique à surprendre Bertrand David cependant. L’étonne aussi de subites maladresses. Autant les peintres préhistoriques lui paraissent habiles lorsqu’ils tracent des silhouettes d’animaux, autant ils lui semblent empruntés lorsqu’ils traitent l’intérieur de leurs formes. Ils omettent la plupart du temps, par exemple, de dessiner les yeux. Et quand ils les représentent, ils les placent de manière soudainement approximative. Même constatation pour les muscles: «Bien qu’ils aient maîtrisé de manière indiscutable la forme de la musculature des animaux […], ils ne tentent pratiquement jamais de placer un détail ­témoignant de la même connaissance à l’intérieur de la surface figurant le corps de la bête.»

D’autres singularités restent, selon lui, à expliquer: les animaux sont ainsi dessinés presque toujours de profil, «comme si aucun de ces dessinateurs n’avait eu l’idée […] de représenter une tête de face»; ils ne s’accompagnent d’aucun élément de contexte (sol ou végétation); leurs silhouettes se répètent fréquemment à l’identique sur une même paroi, à la manière d’un décalque; elles ont été presque exclusivement tracées, enfin, dans les recoins les plus obscurs des grottes.

Dernier grand sujet d’étonnement: l’art pariétal du paléolithique a été maîtrisé d’emblée (ce dont témoignent les peintures très anciennes de la grotte Chauvet) et n’a pas varié par la suite pendant quelque 20 000 ans. Comme si, au-delà du talent ou du génie des individus, un même savoir-faire avait uni les artistes de l’époque. Un même savoir-faire… Mais lequel?

Bertrand David raconte avoir eu une révélation un soir où il avait été mettre au lit son fils de 8 ans. Dans la demi-obscurité, il a vu l’ombre d’un dinosaure en plastique projetée contre la paroi par une lampe de chevet. Or, cette ombre avait un dessin impeccable. Il suffisait de suivre son contour pour en reproduire la forme sans risque de se tromper. Et si les artistes de la préhistoire avaient recouru à ce procédé? s’est alors demandé le peintre. Et s’ils s’étaient servis des petites statuettes d’animaux, qu’ils possédaient, et des lampes à graisse, dont ils disposaient, pour s’aider ainsi dans leur tâche? De nombreux mystères s’éclairciraient alors d’un coup: leur virtuosité en toutes circonstances, y compris sur les parois les plus accidentées; le contraste entre la perfection des silhouettes et le caractère approximatif des détails intérieurs; la représentation quasi exclusive de profil; l’absence de sol et de végétation; la répétition de silhouettes à l’identique; la présence de la majeure partie de ces œuvres dans l’obscurité la plus profonde…

L’idée méritait à l’évidence l’attention. Encore devait-elle être sérieusement étudiée. Bertrand David s’y est attelé de trois façons. En l’expérimentant avec les moyens du bord – une figurine, une bougie et un fusain dans une pièce sombre. En se plongeant dans la littérature existante. Et en s’adjoignant un chercheur habitué au procédé de vérification d’hypothèses en la personne de l’hématologue Jean-Jacques Lefrère, auteur de près de 300 études scientifiques dans des revues à comité de lecture. L’hypothèse aurait pu exploser sous ce travail critique: elle a résisté. L’idée s’est dès lors imposée de la présenter au grand public dans un livre.

Il reste à savoir ce qu’en pensent les spécialistes. «L’idée est intéressante, répond un connaisseur romand du domaine, François-Xavier Chauvière, archéologue à l’Office du patrimoine et de l’archéologie du canton de Neuchâtel et spécialiste des cultures matérielles du paléolithique. Les auteurs n’appartiennent pas au milieu des préhistoriens, ce qui leur permet de jeter un regard neuf sur la question. Ce qu’ils font en rendant compte d’un certain nombre de réalités, comme la sûreté des tracés et l’absence de repentirs. Ils n’en émettent pas moins une simple hypothèse, qui, même confirmée, n’exclurait pas d’autres types d’explications.»

Docteur en préhistoire et chercheur associé à l’Université de Bordeaux, Frédéric Plassard se montre beaucoup plus sévère à l’égard du travail de Bertrand David et de Jean-Jacques Lefrère. «La virtuosité des artistes de la préhistoire ne s’explique pas par une astuce technique, insiste-t-il. Elle est une réalité qui transparaît dans plus d’un domaine. L’art des objets témoigne par exemple d’une maîtrise du trait équivalente à celle de la peinture.»

Comment l’expliquer? Frédéric Plassard évoque plusieurs pistes. D’abord, l’existence de grands talents, et de génies, parmi les peintres de l’époque: il en existe bien aujourd’hui, alors pourquoi pas jadis? Ensuite, le temps dont disposaient les hommes de la préhistoire pour s’adonner à l’art: les ethnologues ont montré que les chasseurs-cueilleurs modernes ne consacraient qu’une vingtaine d’heures par semaine à assurer leur subsistance, ce qui leur permettait de s’adonner longuement à d’autres activités, notamment créatives. Enfin, la transmission du savoir d’une génération à l’autre, habitude incontestable dans le domaine des objets.

Quant au contraste entre la qualité des silhouettes et la pauvreté des détails intérieurs, Frédéric Plassard rejette aussitôt l’argument. «Ces gens-là n’ont pas une vocation d’anatomistes, souligne-t-il, ce sont des artistes. Ils sont libres de représenter ce qu’ils veulent et de se concentrer sur ce qui leur paraît essentiel.»

Autre spécialiste, autre voix critique: directeur de recherche honoraire au Centre national français de la recherche scientifique (CNRS), Michel Lorblanchet accuse nos deux auteurs de manquer de culture. «Il existe, dans la vallée de Côa, au Portugal, de magnifiques gravures en plein air, confie-t-il. Et un site comme la grotte de Sainte-Eulalie prouve que les artistes de l’époque possédaient une extraordinaire maîtrise du détail dans la représentation de l’œil, de la fourrure ou de la crinière. Il est impossible de réduire l’art pariétal à un jeu d’ombres.»

«L’usage d’un procédé optique n’a rien de réducteur, se défend Bertrand David. Il montre une belle ingéniosité. Les plus grands peintres de l’histoire ont d’ailleurs recouru à ce genre d’artifices. Avant de s’attaquer à l’immense plafond de la chapelle Sixtine, Michel-Ange l’a divisé en une multitude de petits carrés. Ce n’est pas réduire son génie que de s’en souvenir! C’est rappeler qu’il était un homme, avec certaines limites, comme l’étaient les peintres du paléolithique.»

«La plus vieille énigme de l’Humanité», de Bertrand David et Jean-Jacques Lefrère, Editions Fayard, Paris, 2013.

Dans la demi-obscurité de la chambre, une lampe de chevet projetait contre la paroi l’ombre d’un dinosaure

«Ces gens-là ne sont pas des anatomistes. Ce sont des artistes libres de représenter ce qu’ils veulent»