Anthropologie

«Je cherche à identifier ce qui rend les hommes modernes uniques»

Il est celui qui a révélé notre part intime de Néandertal: le généticien suédois Svante Pääbo, explorateur passionné des origines humaines, donnera une conférence jeudi à Genève dans le cadre du colloque Wright pour la science

Non, l’homme (et la femme) de Néandertal n’ont pas vraiment disparu: ils subsistent en chacun d’entre nous. Quelque 4% du génome des Européens actuels est en effet hérité de cet ancêtre, qui vécut en Europe et dans une partie de l’Asie pendant plusieurs centaines de milliers d’années avant de s’éteindre il y a environ 30 000 ans. Cette étonnante découverte a été rendue possible grâce au séquençage du génome de Néandertal, réalisé en 2010 par l’équipe du généticien suédois Svante Pääbo, directeur du département de génétique du Max Planck Institute de Leipzig. Ce spécialiste de l’ADN ancien et explorateur passionné des origines de l’humanité donnera une conférence jeudi 10 novembre à Genève*, dans le cadre du 17e colloque Wright pour la science.

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Le Temps: Vos recherches montrent qu’il y a eu un métissage entre Néandertal et les hommes dits modernes, à l’anatomie similaire à la nôtre, lorsque ces derniers sont arrivés en Europe. Comment êtes-vous arrivés à cette conclusion?

Svante Pääbo: Quand nous avons obtenu la première séquence génétique de Néandertal, l’une des questions qui nous intéressait le plus était de savoir ce qui s’était passé lorsque les hommes modernes ont rencontré Néandertal il y a environ 50 000 ans. Ces deux groupes humains s’étaient-ils mélangés? La question était débattue depuis des décennies par les paléontologues. Or nos analyses ont montré que les personnes issues d’Europe et d’Asie étaient génétiquement plus proches de Néandertal que celles originaires d’Afrique. En y regardant de plus près, nous avons découvert que les individus qui ne viennent pas d’Afrique ont des portions de génome similaires à celui de Néandertal. Cela indique que les hommes modernes et Néandertal ont bien eu des enfants ensemble. Ces derniers se sont intégrés dans des groupes humains et se sont ensuite reproduits à leur tour, si bien qu’on trouve la trace de ces métissages dans notre génome actuel.

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- Votre reconstitution de la séquence génétique de Néandertal en 2010 a constitué une véritable prouesse technique. Quelles sont les difficultés liées à ce type d’analyse?

- Cela fait une trentaine d’années que j’étudie l’ADN provenant d’animaux disparus ou d’anciens représentants du genre humain. En général, seule une très petite quantité d’ADN est préservée; de plus, la séquence génétique est transformée chimiquement et dégradée en petits morceaux. Une grande partie de l’ADN retrouvée sur les ossements est par ailleurs issue de bactéries ou de champignons. Sans parler de la contamination par l’ADN des chercheurs qui manipulent les restes: il y a souvent plus d’ADN moderne en suspension dans l’air d’un laboratoire que d’ADN ancien dans nos échantillons de Néandertal! Nous prenons donc toute sorte de précautions pour éviter les contaminations. Ensuite, un important travail statistique doit être effectué pour reconstituer la séquence génétique tout en prenant en compte les modifications survenues au cours du temps. Tout cela est devenu possible au début du 21ème siècle grâce l’arrivée de nouvelles technologies de séquençage du génome. La séquence génétique dont nous disposons désormais pour Néandertal est d’une qualité comparable à celle que l’on peut obtenir avec un être humain actuel.

- On assiste aujourd’hui à une réhabilitation de l’Homme de Néandertal, qui fut décrit comme un rustre par le passé en raison de ses caractéristiques physiques. Comment expliquer cette tendance?

- Le fait de montrer que Néandertal a eu des enfants avec des hommes modernes a sans doute participé à améliorer son image. On sait aussi maintenant que ce groupe humain a survécu jusqu’à une date relativement récente. Les Néandertaliens possédaient par ailleurs des outils de pierre comparables à ceux des hommes modernes. Ils vivaient en groupe, prenaient soin de leurs blessés et avaient probablement une forme de communication vocale. Ces informations mises à part, on ignore encore beaucoup de choses sur eux.

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- Outre celui de Néandertal, vous avez également reconstitué le génome d’un autre de nos ancêtres, dit l’Homme de Denisova. De qui s’agit-il?

- L’Homme de Denisova est un cousin éloigné de Néandertal qui vivait en Asie. En 2010, nous avons établi sa séquence génétique à partir d’un fragment de phalange d’enfant, retrouvé au Sud de la Sibérie dans la grotte de Denisova. Nous ignorons tout de l’apparence de l’Homme de Denisova, hormis le fait qu’il avait une dentition très particulière. Tous les ossements trouvés jusqu’à aujourd’hui proviennent de la même grotte. Pourtant, une partie de son génome se retrouve chez certaines populations du Pacifique, notamment chez les Aborigènes d’Australie. Cette contribution génétique est même 2 à 3 fois supérieure à celle de Néandertal chez les Européens. Les Denisoviens n’ont donc pas dû se cantonner à la Sibérie. Dans le futur, d’autres ossements seront très certainement retrouvés ailleurs en Asie.

- Hommes de Denisova, de Néandertal, modernes: plusieurs groupes humains différents ont cohabité à un moment sur notre planète. C’est difficile à concevoir aujourd’hui!

- Oui, quand les hommes modernes sont apparus et ont commencé à se répandre à travers l’Eurasie, ils ont rencontré d’autres homininés: les Néandertaliens, les Dénisoviens, mais aussi ces hommes de Flores de petite taille, dont on a retrouvé des ossements en Indonésie. Peut-être y avait-il alors encore d’autres humains, qui restent à découvrir! En fait, les 30 à 40 derniers millénaires sont uniques dans l’histoire humaine car nous sommes désormais seuls sur Terre.

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- Comment en est-on arrivé à cette situation?

- La particularité des hommes modernes réside dans la manière dont ils se sont développés, en mettant au point des outils de plus en complexes, jusqu’à conquérir l’ensemble de la planète, et cela très rapidement. L’Homme de Néandertal a vécu plusieurs centaines de milliers d’années sur Terre sans jamais connaître une pareille expansion. Il y a donc quelque chose chez nous qui nous a permis de former des sociétés complexes et de les faire progresser. Ce n’est peut-être pas une question d’intelligence, mais pourrait avoir un lien avec notre capacité à transmettre des connaissances, par exemple. C’est aussi probablement à cause d’un ou plusieurs aspects du comportement des hommes modernes que tous les autres groupes humains ont disparu.

- Comment savoir ce qui rend l’homme moderne si spécial?

- Pour le découvrir, mon groupe de recherche se penche sur les différences génétiques entre Néandertal et hommes modernes. L’une de nos approches consiste à transformer des cellules-souches humaines pour qu’elles acquièrent des caractéristiques proches de celles de Néandertal, par exemple en modifiant les gènes impliqués dans la communication entre cellules nerveuses. Nous étudions ensuite le devenir de ces cellules «néandertalisées» dans des cultures de tissus. L’autre approche repose sur l’étude de souris génétiquement modifiées pour qu’elles aient des caractéristiques de Néandertal. On espère ainsi pouvoir identifier les fonctions biologiques qui rendent l’homme moderne unique.

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- Avec vos recherches sur l’origine des êtres humains, et sur leurs multiples métissages, votre objectif est-il aussi de lutter contre le racisme?

- Connaître la vérité sur notre histoire est à mon avis forcément une bonne chose. En revanche, je ne prétends pas combattre le racisme car il ne s’agit pour moi pas d’une question scientifique, mais plutôt d’un positionnement éthique et politique. Nous reconnaissons aux personnes qui ont des retards mentaux les mêmes droits humains qu’à nous tous. Cela n’a rien à voir avec de la science, c’est une considération éthique. De la même façon, je considère que quoi que l’on découvre dans nos laboratoires, le racisme est injuste.


* La conférence de Svante Pääbo aura lieu jeudi 10 novembre à 18h30 à Uni Dufour à Genève. Entrée gratuite

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