RECHERCHE

Chercheurs: pour votre notoriété, oubliez les revues, préférez les médias

Pour faire connaître leurs dernières découvertes, certains chercheurs n’hésitent pas à court-circuiter le système de révision par les pairs (le «peer-review») en sollicitant d’abord les médias. Une façon d’inverser le processus habituel de validation

«L’être humain a un nouveau cousin: Homo naledi». «Première spermatogénèse in vitro» «Premier test validé cliniquement, qui identifie les femmes à risque de développer une thrombose sous contraception orale». «Première preuve directe de l’inflation cosmique après le Big Bang».

Qu’ont en commun ces quatre nouvelles, qui ont récemment fait autant de gros titres dans la presse? Elles ont suscité un emballement médiatique avant que, quelques temps plus tard, une analyse détaillée n’en révèle des aspects plus discutables voire critiquables. Le nouvel hominidé, d’abord, ne pouvait être daté et sa parenté avec Homo sapiens s’est avérée loin d’être évidente, si bien que les conclusions de cette enquête archéologique ont été remises en question. La méthode pour fabriquer les spermatozoïdes en éprouvette, elle, n’a pas encore été publiée dans une revue scientifique, faisant douter certains experts. Idem pour le test génétique des thromboses, dont les données restent pour l’heure propriété de la start-up qui l’a développé. Pareil enfin pour l’histoire de la signature du Big Bang, où la publication des résultats restait pendante.

Dans chacune de ces quatre situations pourtant, les scientifiques ont sollicité les médias, parfois massivement. Pour quelles raisons? Les justifications avancées par les auteurs de ces annonces sont variables: volonté affichée de faire profiter aussitôt que possible le public féminin d’un test génétique novateur; dépôt urgent d’un brevet dans l’avancée liée à la technique de procréation médicalement assistée ; nécessité d’informer sur la découverte d’Homo naledi vu la diffusion imminente d’un documentaire relatant cette quête archéologique sur la chaîne de TV National Geographic, qui avait cofinancé l’expédition; enfin, souhait d’ouvrir la discussion dans la communauté scientifique autour de la percée cosmologique.

Il n’empêche, à chaque fois, ces mêmes chercheurs ont soit court-circuité le système habituel de révision et validation par les pairs (le fameux «peer review»), soit tiré profit de ses faiblesses, laissant les journalistes jouer le rôle de réviseurs scientifiques.

Voici pourquoi.

Le système habituel: l’évaluation des scientifiques par des scientifiques

Comment fonctionne ce système habituellement? Un scientifique mène ses recherches, fait une découverte, la décrit dans un article qu’il rédige seul ou avec ses collègues, puis soumet ce rapport à une revue scientifique plus ou moins cotée – il en existe environ 25 000. Dans la plupart des cas, celle-ci envoie l’objet à des experts externes du même domaine (les «peer-reviewers»), qui sont censés l’évaluer, vérifier les résultats et les protocoles, demander des précisions à l’auteur, puis avaliser le texte pour publication ou le refuser.

Ce système a ses avantages, le principal étant une validation de la science par les scientifiques eux-mêmes. Il affiche aussi ses limites: ce modus operandi prend d’une part du temps au chercheur, les échanges avec les peer-reviewers puis la publication pouvant nécessitant plusieurs semaines. Un délai parfois considéré comme trop long dans certains domaines très concurrentiels, qui plus est à l’heure de l’immédiateté permise par les technologies numériques. D’autre part, il n’est de loin pas exclu que nombre de «peer-reviewers», qui œuvrent bénévolement, aient fait montre d’un certain relâchement dans leur évaluation, tant la quantité de manuscrits et donc le temps nécessaire à leur expertise ont explosé; une tendance récente consiste en effet pour un chercheur à «saucissonner» ses résultats afin de glaner autant de publications scientifiques que possible.


Photo. Carte de la poussière et du champ magnétique galactique mesurés par Planck à 353 GHz. L’une des découvertes astronomiques les plus fantastiques de l’année 2014, voire du siècle, celle des ondes cosmologiques primordiales générées à l’origine de l’Univers, a été invalidée cette année par un consortium de chercheurs français.

 

Au final, un relatif laxisme de certains «peer-reviewers» a pu conduire les soumissionnants à enjoliver leurs résultats, à utiliser des statistiques bancales, à exagérer les conclusions tirées, quand ce n’est pas à omettre une partie de leur données, plagier des expériences déjà réalisées ou, pire, à falsifier leurs articles. En 2005 déjà, le chercheur américain John Ioannidis n’hésitait pas à conclure que «la majorité des résultats de recherche sont faux». Et le 28 août, une méta-analyse publiée dans Science expliquait que les études de socio-psychologie, se penchant sur la manière dont se comportent les humains, donnent des résultats difficiles à répliquer.

La fraude scientifique: de plus en plus difficile

Ces dernières années ont ainsi surgi quelques cas plus ou moins grave de fraude scientifique; le plus récent est, ce printemps, celui d’Olivier Voinnet, professeur de biologie à l’EPFZ, accusé d’avoir manipulé des images dans le cadre de ses travaux. Quels moyens ont permis leur mise au jour? Les précautions désormais prises par les plus prestigieuses revues et un plus méticuleux travail des «peer-reviewers» d’abord. Outre la dénonciation par des collègues, les tentatives de réplication des soi-disant «percées» par des groupes concurrents, restées vaines, aident souvent à y voir clair. Surtout, la numérisation des données brutes et des articles scientifique rend possible une traque des fraudes à l’aide d’outils informatiques. Le Fonds national suisse recourt par exemple à un logiciel pour détecter les plagiats dans les projets qu’il est appelé à financer.

Au final, il y a désormais des raisons de croire que les fraudeurs scientifiques auront la vie plus dure. C’est la bonne nouvelle pour le monde scientifique. Aspect moins réjouissant, cette salutaire autoanalyse du système de «peer review» par ceux qui en sont les rouages conduit donc certains chercheurs avides de visibilité, de reconnaissance ou poursuivant des objectifs autres que scientifiques, à simplement convoquer directement les médias, à des conférences de presse annonçant qui une «découverte majeure», qui une «première mondiale».Ceci le plus souvent au dernier moment, sur invitation sélective, et sans information détaillée.

La reprise dans les médias : un accélerateur de notoriété

Devant l’annonce d’une potentielle «révolution scientifique», les journalistes sont tentés d’agir dans l’urgence, d’autant plus sous la pression engendrée par une publication plus rapide dans un média concurrent. Eux-mêmes souvent peu aguerris du domaine traité, ils n’ont plus pleinement le temps de faire leur travail habituel de consultation des experts, de recherche de contexte, de se poser les simples questions d’usage: si la découverte d’Homo naledi était si révolutionnaire, pourquoi a-t-elle été soumise à une revue de seconde zone sans peer-review initial (eLife) et non à l’une des publications phare, telles Nature ou Science , qui raffolent pourtant de ce genre d’histoire d’hominidés? Probablement parce que certaines données étaient justement lacunaires et les conclusions trop hâtives.


Photo. Une start-up française affirme avoir cultivé des spermatozoïdes en laboratoire. Une première, qui attend encore sa validation par une revue scientifique.


L’aspect positif de telles divulgations publiques à large spectre est peut-être de «montrer la science en train de se faire»: les scientifiques soumettent au débat dans leur communauté les résultats intermédiaires de leurs travaux. Cette démarche est donc acceptable pour autant qu’elle soit sincère, non parasitée par des enjeux économiques, que la mise en scène médiatique ne soit pas verrouillée, et qu’elle ne suive pas un agenda ou un plan caché. Les scientifiques sont en effet de plus encouragés à être à tous prix présents dans les médias, tant il apparaît, selon une enquête du New-York Times , que la notoriété qui en découle peut être corrélée à l’obtention de fonds pour des recherches ultérieures.

Les journalistes scientifiques: être prescripteurs plutôt que «passe-plats»

La tendance laisse ainsi croire que les journalistes sont de plus en plus sollicités pour être les premiers à relayer ces découvertes, sans un passage préalable par la case «publication». Dans ces cas, qui restent hors norme, ils sont appelés à se substituer aux peer-reviewers scientifiques. Ils agissent alors aussi bien qu’ils le peuvent, dans l’urgence et la stimulation grégaire qui leur sont imposées, au risque de servir de simple «passe-plats» de l’information. Dans ce qui ne devrait pas rester qu’un deuxième temps, il leur appartient aussi de cibler les lacunes des révolutions scientifiques, de recadrer la découverte et les promesses qu’elle contient. Il est possible que ce travail soit ensuite fait par les revues scientifiques elles-mêmes, auxquelles auront été soumis les manuscrits des «découvertes révolutionnaires». Mais combien de médias vont-ils relayer l’invalidation d’une annonce scientifique en lui donnant la même importance que celle accordée à l’annonce elle-même ?

Du côté des chercheurs, ceux qui exploitent à outrance les ressorts médiatiques en contournant les bons usages d’un système de «peer-review» certes imparfait mais qui reste le «moins mauvais» de tous, au lieu de participer à l’améliorer, risquent d’affaiblir non seulement leur propre crédibilité, mais celles de la science et des scientifiques en général. Si annoncer à grand fracas la découverte d’un nouvel hominidé ou de la signature du Big Bang peut n’avoir aucun impact sur le quidam, il en va autrement dans le domaine médical par exemple, où les attentes placées par le public sont grandes.

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