Anthropologie

Des chercheurs ont reconstitué le dressing d’Ötzi, l'Homme des glaces

Vingt-­cinq ans après sa découverte, la momie Ötzi continue de nous raconter l’histoire du néolithique. Une analyse de ses vêtements montre un étonnant degré de sophistication

C’est l’autopsie la plus longue de l’histoire. Près de 25 après sa découverte sur le versant italien du massif de l’Ötzal, dans le Tyrol, le cadavre d’un chasseur du néolithique continue de livrer ses secrets. Dans une étude publiée jeudi 18 août dans la revue «Scientific Report», des chercheurs révèlent que les vêtements et l’équipement d’Ötzi étaient constitués d’une étonnante diversité de cuirs, provenant de pas moins de cinq espèces animales domestiques et sauvages (vache, chèvre, mouton, chevreuil et ours brun).

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Ötzi, également appelé l’homme de glace, a été découvert en septembre 1991 par deux promeneurs. Un alpiniste mort de froid? Très vite, l’examen médico-légal de cette véritable momie a révélé son caractère exceptionnel, puisqu’elle appartient à un homme décédé il y a environ 5300 ans, dont le corps et l’équipement ont ensuite été recouverts d’un épais linceul de glace, jusqu’à ce que le réchauffement climatique – et un foehn particulièrement prononcé en 1991 – ne les fassent réapparaître au grand jour.

Depuis, les études se sont succédé et ont permis de lever le voile sur cet homme de 46 ans environ – un vieillard pour l’époque – mort assassiné d’une flèche tirée dans le dos. Lors de son dernier repas, il avait consommé des céréales et de la viande de cerf et de bouquetin. Son génome laisse penser qu’il pouvait être d’origine sarde ou corse. On sait qu’Ötzi souffrait de la maladie de Lyme – transmise par les tiques –, mais aussi de calculs biliaires, de rhumatismes et d’une intolérance au lactose.

Analyses ADN

En janvier dernier, on a aussi appris que son estomac était infecté par la bactérie Helicobacter pylori. Une découverte a priori banale – la moitié de la population aujourd’hui est contaminée – mais qui s’est révélée surprenante puisque le génome de la bactérie correspond à une souche asiatique, et non à celle qu’on trouve en Europe aujourd’hui, un signe que la colonisation de notre continent a sans doute été plus complexe qu’on ne le pensait.

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Cette fois, le groupe basé à l’Institut italien des momies et de l’homme de glace de Bolzano qui coordonne les études sur l’homme de glace, s’est associé au Trinity College de Dublin pour étudier la composition des cuirs, nombreux, qui accompagnaient Ötzi lors de son dernier voyage: ceux du pantalon, du pagne, du manteau, du chapeau, des lacets et du carquois.

«Jusqu’à présent, les travaux sur le cuir reposaient sur des observations au microscope, ou l’analyse de protéines, raconte Frank Maixner, de l’Institut des momies et de l’homme de glace, l’un des auteurs de l’étude. Mais cela ne permettait pas de remonter de manière fiable aux espèces animales dont provient le cuir. Seul l’ADN peut permettre de déterminer une espèce. Nous avons choisi d’étudier l’ADN mitochondrial.» Car contrairement à celui du noyau qui n’existe qu’à un seul exemplaire, l’ADN mitochondrial est présent en de nombreux endroits de la cellule. «De plus, ce dernier résiste beaucoup mieux à l’épreuve du temps», précise Frank Maixner.

A voir les différentes couleurs et matériaux du manteau, on pourrait penser qu’il y avait des stylistes de mode.

Une telle étude aurait été impossible il y a encore quelques années. «Car la fabrication du cuir, son tannage, mais aussi la prolifération sur le cadavre de nombreuses bactéries ont pollué la matière première biologique. Il ne restait que 0,1% à 1% d’ADN mitochondrial. Seules les techniques biomoléculaires les plus récentes permettent d’analyser de tels échantillons.» Neuf éléments — d’un demi-­centimètre de côté pour environ dix milligrammes — ont été prélevés sur des éléments conservés dans les archives du musée d’Archéologie du sud-­Tyrol, où le corps d’Ötzi est exposé au public.

Les frusques du chasseur sont un vrai travail d’artisan. «A voir les différentes couleurs et matériaux du manteau – une alternance de bandes verticales claires et foncées –, on pourrait penser qu’il y avait des stylistes de mode», sourit Frank Maixner. Ce manteau est fait de peau de mouton et de chèvre. Les lacets de chaussure sont en cuir de vache; le carquois est en chevreuil; le pagne est en mouton, tandis que le chapeau est en fourrure d’ours brun. Le pantalon, lui, est fait de chèvre, tout comme celui retrouvé en 2003 en Suisse, dans le Schnidejoch, parmi les affaires d’un chasseur vieilles de 4500 ans.

Cuir souple et chaude fourrure

«Ce parallèle laisse penser qu’à l’époque, les matériaux étaient choisis pour leurs propriétés spécifiques, par exemple, le cuir de chèvre pour sa souplesse ou la fourrure d’ours pour sa capacité à protéger la tête du froid, souligne Niall O’Sullivan, du Trinity College, co­auteur de l’article. De plus, la présence de cuir de plusieurs animaux d’une même espèce laisse penser que les hommes de l’âge du cuivre réparaient leurs vêtements.»

«Il reste encore beaucoup à faire, prévient de son côté Frank Maixner. Car nos résultats semblent en contradiction avec d’autres, publiés en 2012 par un groupe allemand.» Analysant les vêtements du chasseur à l’aide d’une technique chimique, ce groupe avait trouvé de la peau de chamois et de cerf dans le manteau, de la peau de canidé dans le pantalon et du cuir de vache dans le carquois. «Cela laisse penser que de nombreux animaux ont pu être utilisés pour confectionner ou réparer les objets de cuir», complète le chercheur.

Le seul moyen de le savoir serait de multiplier les échantillons, mais ces analyses sont destructrices. Ce qui fait réagir Frank Maixner: «Il n’est évidemment pas question d’endommager ce patrimoine de notre histoire! Nous envisageons de relancer des fouilles sur le site, qui n’a pas complètement été étudié et qui pourrait receler d’autres artéfacts associés à Ötzi. Mais à plus de 3000 mètres d’altitude, et compte tenu de la topologie du site, ce n’est pas facile à faire!»

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