Protection de la nature

«Nous cherchons à agir sur les forces profondes qui érodent la biodiversité»

La fondation MAVA est l’une des plus importantes de Suisse dans le domaine de l’écologie. Les héritiers de la famille Hoffmann ont décidé qu’elle disparaîtrait en 2022. Sa directrice, Lynda Mansson, explique comment gérer cette fin programmée

C’est un poids lourd suisse de la protection de l’environnement, et pourtant vous n’en avez peut-être jamais entendu parler. C’est que la fondation MAVA, créée en 1994 par Luc Hoffmann, petit-fils du fondateur du laboratoire pharmaceutique Hoffmann-La Roche, a longtemps joué la carte de la discrétion. Basée à Gland, auprès d’autres grands acteurs de la préservation de la nature – dont le WWF et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) –, cette fondation de famille alloue chaque année 70 millions de francs à des projets en Suisse mais aussi à l’étranger, notamment dans la région méditerranéenne et en Afrique de l’Ouest.

Cette manne disparaîtra en 2022, selon les souhaits de la famille Hoffmann. De quoi laisser un gros vide derrière elle? L’Américano-Suisse Lynda Mansson, directrice générale de la fondation depuis 2010, explique comment elle entend mener à bien cette délicate transition.

Le Temps: La fondation MAVA est l’une des plus importantes fondations suisses œuvrant dans le domaine de l’écologie, avec la Oak Foundation basée à Genève. Comment se fait-il que vous soyez si peu connus du public?

Lynda Mansson: Jusqu’à il y a deux ans, nous avons très peu communiqué sur notre travail. Cela tient à la manière d’être de la famille Hoffmann, qui préfère adopter une posture discrète sur ses activités philanthropiques. Notre objectif est aujourd’hui de mieux faire connaître nos quelque 200 partenaires et leurs réalisations, afin d’attirer de nouvelles sources de financement.

Comment le travail de la fondation a-t-il évolué depuis sa création, il y a plus de vingt ans?

La fondation MAVA est née de la passion de Luc Hoffmann [petit-fils du fondateur de Roche, décédé en 2016, ndlr]. Il a dépensé une bonne partie de sa fortune pour la conservation de la nature. D’abord mû par son attrait pour l’ornithologie et particulièrement les oiseaux d’eau, il s’est ensuite intéressé aux zones humides. Nos racines se trouvent donc dans la préservation de la biodiversité, avec des programmes axés sur la protection d’espèces et de milieux d’intérêt.

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Depuis 2011, nous avons ajouté une nouvelle dimension en mettant l’accent sur l’économie durable. L’idée est d’aller au-delà de la conservation pure, pour s’intéresser aux forces profondes qui érodent la biodiversité et à la manière de s’y opposer. Cela passe par la promotion de l’économie circulaire, la finance verte, le soutien à des infrastructures durables, comme des ports respectueux de l’environnement au Maroc, ou encore la reconnaissance de l’importance du capital naturel pour l’économie d’un pays.

Quels projets soutenez-vous en Suisse?

Nous subventionnons de nombreux acteurs, à commencer par le WWF, avec lequel nous travaillons sur l’amélioration de la qualité écologique des installations hydroélectriques et sur la renaturation des rivières. Nous aidons aussi des associations qui promeuvent l’agriculture durable et la protection des paysages.

Les parcs naturels régionaux du Jura vaudois et Gruyère-Pays d’Enhaut, la région de la Broye, le Bois de Chênes et d’autres sites naturels de la région bénéficient de notre aide, tout comme la toute nouvelle Alliance vaudoise pour la nature, qui regroupe Pro Natura Vaud, La Maison de la rivière, BirdfLife Suisse et le WWF Vaud. Luc Hoffmann vivait à Montricher et il a aussi aidé à y lancer un projet de gestion de la forêt. Enfin, l’incubateur Impact Hub, actif dans l’économie circulaire, et le consortium Swisscleantech, une association économique qui valorise les énergies renouvelables, font partie de nos bénéficiaires.

Avant de rejoindre la fondation MAVA, vous avez travaillé pendant treize ans au WWF, après une carrière dans le secteur boursier. Quel regard portez-vous sur l’état actuel de notre planète?

Comme toutes les personnes actives dans la protection de l’environnement, j’ai parfois des moments de découragement. Mais il se passe aussi beaucoup de choses positives. Sur le problème des déchets plastiques, par exemple, je pense que nous avons atteint un point de bascule: les initiatives se multiplient, l’Union européenne veut bannir la vaisselle jetable, la Chine refuse désormais de traiter les déchets des pays étrangers… Si cette mobilisation se confirme, la situation peut rapidement évoluer.

Pourquoi dans ce cas arrêter le travail de la fondation MAVA?

Nous allons arrêter de faire des dons en 2022 et nous pourrons fermer complètement en 2023. Tout cela était planifié par Luc. C’était un naturaliste passionné, il a étudié la biologie, c’était un visionnaire de la conservation des zones marécageuses. Au début, il était tout seul, c’est lui qui répondait au seul téléphone de la fondation!

Mais il ne voulait pas obliger ses héritiers à continuer ce qu’il avait lui-même entrepris. La philanthropie familiale doit être dirigée par la passion, et les enfants de Luc ont leurs propres centres d’intérêt. Ses filles soutiennent beaucoup le domaine artistique et littéraire. Quant à son fils André, qui a repris la présidence de la fondation MAVA en 2010, il s’intéresse surtout à l’économie durable. Il vient d’ailleurs de participer à hauteur de 40 millions de francs à la création d’un institut destiné à insérer l’écologie dans le tronc commun de l’école de commerce Insead.

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Soit, mais des projets auxquels la fondation a apporté son soutien pendant des années risquent de disparaître…

C’est une préoccupation majeure pour nous. Certains de nos partenaires sont largement dépendants des subventions que nous leur apportons. C’est pourquoi nous avons mis sur pied un programme spécial doté de 48 millions de francs jusqu’en 2022, destiné à pérenniser nos partenaires. L’objectif est de les rendre plus forts et résilients, ce qui devrait bénéficier à la communauté de la conservation dans son ensemble. Je rencontre moi-même de nombreux donateurs, pour les inciter à soutenir ces projets.

Certains sites naturels emblématiques pour la fondation ont aussi été dotés de fonds propres qui leur permettront de continuer à opérer. C’est le cas du centre de recherche sur les milieux humides de la Tour du Valat, en Camargue, mais aussi de la réserve du Banc d’Arguin en Mauritanie et des lacs Prespa en Albanie, Grèce et Macédoine. Mais il faut aussi accepter le fait que nous ne pourrons pas sauver tout le monde.

Comment voyez-vous l’avenir de la philanthropie dans le domaine de l’environnement?

Actuellement, la part de la philanthropie qui va dans l’écologie est très faible: elle s’élève à environ 5% au niveau mondial. Pourtant, quand on interroge les participants au World Economic Forum, les problématiques environnementales, comme l’érosion de la biodiversité ou les changements climatiques, apparaissent parmi leurs premières préoccupations.

Mais, dans les faits, ce sont d’abord des projets liés à la lutte contre la pauvreté qui recueillent des fonds. Ce qui est aussi un thème important, bien sûr! Mais j’ai l’impression que cette situation est en train de changer et que plus d’argent va à la préservation de la nature. Il y a tout un travail d’éducation à faire auprès des donateurs. André est très actif à ce niveau pour tenter de convaincre ses pairs qu’il faut faire quelque chose.


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