Nature

Le cheval de Przewalski, sauvé par son propre génome?

Le code génétique complet du seul cheval entièrement sauvage a été séquencé. Cette avancée permettra peut-être de sauver ce seul descendant d’une des deux lignées originelles des équidés, pour autant qu’il évite les contacts avec les chevaux domestiques

Przewalski, un cheval sauvé par son génome?

Nature Le code génétique completdu seul cheval entièrement sauvage a été séquencé

Cette avancée permettra peut-être de sauver l’unique descendant d’unedes deux lignées originelles des équidés, pour autant qu’il évite les contacts avec les chevaux domestiques

«Voir onze poulains courir en liberté, cela fait plaisir, surtout quand on connaît leur histoire.» De retour de Mongolie, où elle est allée suivre l’évolution d’un troupeau de chevaux de Przewalski qu’elle a contribué à réintroduire, la biologiste et éthologue équine suisse Claudia Feh a tout lieu de se réjouir. Ce vendredi paraissent dans la revue Current Biology des travaux remarquables, dont elle est coauteur, sur la génétique de cet animal hors du commun, qui a frôlé la disparition: le cheval de Prze­walski est le dernier cheval sauvage de la planète. Son génome renseigne sur son origine et aidera à renforcer sa préservation.

Déclarée éteinte dans les années 1960 après sa disparition des steppes mongoles, la population de chevaux de Przewalski atteint désormais 500 individus dans les espaces naturels de Mongolie. Trois troupeaux recréés à partir d’animaux de zoo ont été réintroduits à partir de 1992. Le plus récent, à mettre au crédit de Claudia Feh et de son association française Takh, comporte 54 individus; pour ce projet, la biologiste suisse avait reçu en 2004 le Prix Rolex à l’entreprise doté de 100 000 francs.

Après avoir longtemps travaillé sur le comportement des chevaux de Camargue, la biologiste s’est intéressée au seul cheval vraiment sauvage de la planète. Et très vite est né le projet de recréer, sur le causse Méjean, dans le Parc national des Cévennes, un troupeau à partir de chevaux confiés par des zoos. «Nous avons démarré en 1993 avec cinq étalons et six juments. Certains n’avaient jamais brouté d’herbe», se souvient Claudia Feh. Avec ses amis de l’association Takh – du nom mongol de ce cheval –, elle a patiemment travaillé pendant dix ans pour réapprendre aux chevaux à vivre au grand air, et choisir les plus aptes à la vie sauvage. «Nous avons eu la chance que les trois familles qui se sont formées se comportaient comme un groupe soudé. C’est important pour la survie à l’état sauvage, car les loups sont nombreux en Mongolie.»

Ce troupeau, l’un des trois réintroduits en Mongolie, est issu des douze «fondateurs» de la nouvelle épopée du cheval de Przewalski. Douze animaux capturés au XIXe siècle, dont tous les takhs sont aujourd’hui des descendants. Mais jusqu’à présent, il n’y avait pas moyen de savoir dans quelle mesure ces spécimens étaient purs ou des hybrides issus de croisement avec des chevaux domestiques. Le mystère est en passe d’être levé grâce aux efforts d’un groupe de 37 scientifiques piloté par le français Ludovic Orlando, de l’Université de Copenhague. C’est la plus importante étude génétique jamais réalisée sur une espèce menacée.

«Nous avons dans un premier temps obtenu le génome complet de des douze lignées fondatrices, explique le chercheur. Nous avons également pu analyser l’ADN de cinq chevaux de Przewalski datant du XIXe siècle, dont celui qui a servi à définir l’espèce et un autre qui s’est avéré être un hybride!» Et pour comparer l’animal à ses cousins, le groupe a séquencé l’ADN de 21 variétés de chevaux domestiques, du pur-sang britannique au Franches-Montagnes du Jura suisse, en passant par le Fjord originaire de Norvège.

Cet immense travail permet tout d’abord de reconstruire l’histoire du cheval, après la séparation, il y a environ 4 millions d’années, des équidés en deux lignées: les ânes et zèbres d’un côté, et les chevaux de l’autre. Il y a 45 000 ans, cette seconde lignée s’est à nouveau scindée en deux: la première branche n’a donné naissance qu’à une seule espèce connue, le cheval de Przewalski. Tous les autres chevaux sont issus de la seconde branche. «Ce sont les 5500 années de domestication et de sélection qui ont conduit à la variété qu’on connaît aujourd’hui, du Shetland au Percheron», souligne Ludovic Orlando. «Nous avons alors pu clore un vieux débat qui agitait les spécialistes depuis cent ans: il y a bien eu un mélange entre Przewalski et des variétés domestiques, et une partie des Przewalski sont des hybrides. Mais fort heureusement, il en existe encore qui sont purs.»

La comparaison des ADN révèle une surprise: après leur séparation il y a 45 000 ans, les deux lignées de chevaux, sauvages et domestiques, sont restées connectées. «Après le début de la domestication, il y a 5500 ans, ces populations ont continué à se croiser. Des gènes de Prze­walski se sont retrouvés dans des variétés domestiques. Aujourd’hui, c’est plutôt le phénomène inverse. Et tout cela alors que le cheval de Przewalski possède une paire de chromosomes de plus que le cheval domestique, détaille Ludovic Orlando. Cela montre que les barrières entre les espèces sont moins marquées qu’on pourrait le croire. D’ailleurs, alors qu’on pensait que le croisement d’un âne et d’une jument donnait des mules infertiles, le zoo de San Diego a réussi en 1993 à reproduire une mule.»

Forts de ces résultats, les spécialistes ont entrepris de réécrire le «stud-book» du cheval de Prze­walski, soit le registre généalogique de l’animal. «La génomique va nous aider à optimiser les efforts de préservation du cheval de Prze­walski, pronostique Ludovic Orlando. Elle permettra en effet de privilégier les individus génétiquement les plus purs lors de la reproduction, pour progressivement éliminer des traits génétiques issus du cheval domestique, tout en limitant au maximum la consanguinité.» Cette dernière est en effet source de malformations, dont certaines réduisent fortement l’espérance de vie de l’animal, qui est de 20 à 25 ans en liberté.

«Jusqu’à présent, la sélection pour la reproduction se faisait principalement en fonction de l’état de la dentition – pour avoir des animaux capables de se nourrir correctement – et de la qualité physique des jambes car le cheval parcourt au moins 15 km par jour et doit pouvoir échapper à ses prédateurs, explique Claudia Feh. Avec l’apport de la génétique, on pourra reconstituer une vraie population de chevaux sauvages.»

Est-ce à dire que l’indomptable cheval de Przewalski est en passe d’être sauvé? «On aimerait le penser, mais ce ne sera pas le cas avant qu’on dispose de trois populations distinctes d’au moins 1500 chevaux chacune. D’ailleurs, il y a un autre danger qui guette les chevaux de Przewalski: il y a deux millions de chevaux domestiques en Mongolie, et il est difficile d’éviter les contacts.» C’est pour cette raison que la biologiste et son association ont engagé un projet en Russie, où les chevaux domestiques sont mieux gardés. «Nous allons y introduire une dizaine de chevaux de Przewalski.»

«La génétique va permettre d’éliminer les traits génétiques issus du cheval domestique»

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