Océans

Au chevet des coraux en eaux profondes

L’expédition «Under the Pole» va étudier des massifs coralliens situés entre 30 et 150 mètres de profondeur pour voir s’ils résistent mieux au réchauffement

Les coraux, menacés de toutes parts par le réchauffement climatique et les activités humaines, trouveraient-ils refuge loin de la surface des mers? Pour en avoir le cœur net, l’expédition scientifique Under the Pole, habituée des explorations sous-marines en terrains reculés ou hostiles, s’apprête à partir pour sa troisième saison à l’assaut d’un milieu encore peu connu: les massifs coralliens mésophotiques, situés entre 30 et 150 mètres de profondeur. Malgré sa faible lumière, cette zone abrite nombre de ces fascinants animaux considérés comme des marqueurs de l’état de santé des océans, consacrés par une Année internationale en 2018 et objet d’autres expéditions scientifiques, comme celle de la goélette Tara.

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Pendant dix mois, du 1er août 2018 au 31 mai 2019, les explorateurs d’Under the Pole, associés à douze scientifiques français, australiens et américains, vont passer au crible quarante-huit sites des cinq archipels de la Polynésie française (îles Marquises, Tuamotu, Gambier, etc.) à six profondeurs différentes (5, 15, 40, 65, 90 et 120 mètres). Une première dans l’outre-mer français.

«Nous voulons savoir si les coraux mésophotiques constituent une source de larves qui recoloniseraient d’autres espaces en surface. Ils permettraient alors une régénération des massifs malmenés», explique Ghislain Bardout, qui a cofondé les expéditions Under the Pole avec sa femme Emmanuelle – tous deux sont plongeurs et navigateurs.

Vie en symbiose

Car les coraux mésophotiques sont, comme ceux de surface, des animaux vivant en symbiose avec les algues présentes dans leurs tissus (les zooxanthelles), qui leur donnent couleurs et nutriments. Ils se distinguent en cela des coraux profonds, que l’on retrouve jusqu’aux abysses, privés de lumière et donc d’algues. Or c’est près de la surface des mers que se fait le plus durement sentir le réchauffement climatique. Lorsque la température augmente de 0,5 °C à 1 °C, les zooxanthelles sont expulsées du corail, laissant apparaître son squelette blanc, ce qui peut conduire à sa mort. Ces épisodes de blanchissement ont vu leur fréquence multipliée par dix depuis les années 1980, selon une étude publiée dans Science début janvier.

Nous chercherons à comprendre comment ces espèces, qui ont besoin de photosynthèse, arrivent à vivre jusqu’à 150 mètres dans l’eau, où seulement 1% de la lumière arrive.

Laetitia Hédouin, cofondatrice des expéditions «Under the Pole»

«En caractérisant les coraux, en termes de densité et de diversité, nous verrons si des phénomènes de mortalité en surface se prolongent dans les profondeurs. Mais nous pensons qu’ils seront moins importants en raison de températures plus froides», indique Laetitia Hédouin, coordinatrice du programme scientifique Deep Hope sur les coraux et chargée de recherches au Centre de recherches insulaires (Criobe/CNRS), à Moorea, qui en est le partenaire. «Nous chercherons aussi à comprendre comment ces espèces, qui ont besoin de photosynthèse, arrivent à vivre jusqu’à 150 mètres de profondeur, où arrive seulement 1% de la lumière.»

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Pour la première fois, cette spécialiste des coraux ne collectera pas les échantillons elle-même car la plongée scientifique est limitée à 50 mètres de profondeur par la législation française. Avec les autres chercheurs embarqués sur le voilier Why, elle guidera par la voix et l’image les six plongeurs d’Under the Pole munis de recycleurs de plongée (qui offrent une grande autonomie). «On a besoin de leur expertise pour aller si loin sous la surface, cela ne s’improvise pas», glisse-t-elle. Et de leur trésorerie: Under the Pole III coûtera de l’ordre de 1 million d’euros par an, un budget «pas bouclé», financé à hauteur de 300 000 euros par l’Agence nationale de la recherche – pour les coraux – et d’un mécénat toujours plus actif.

Plongée extrême

Les aventuriers se sont fait un nom dans la plongée extrême, tout d’abord au pôle Nord géographique sous la banquise (en 2010) puis au Groenland (2014). Leur troisième expédition (2017-2020), qui explore les zones mésophotiques, a débuté en Arctique, le long du passage du nord-ouest, pour étudier la bioluminescence et la fluorescence naturelle. La Polynésie servira aussi de terrain à des recherches sur les requins-bouledogues et marteaux.

L’idée est de rester le plus longtemps possible sous l’eau, jusqu’à soixante-douze heures d’affilée, pour être comme un naturaliste qui plante sa tente dans la forêt.

Ghislain Bardout, cofondateur des expéditions «Under the Pole»

Enfin, Under the Pole III sera l’occasion de tester, de juin à août 2019, un prototype de «capsule» sous-marine. Cet abri cylindrique de 3,2 mètres de long sur 1,5 mètre de diamètre, autonome en air, sera positionné à 12 mètres de profondeur et permettra à des plongeurs d’y manger, boire et dormir, avant de repartir explorer les fonds marins. «L’idée est de rester le plus longtemps possible sous l’eau, jusqu’à soixante-douze heures d’affilée, pour être comme un naturaliste qui plante sa tente dans la forêt, décrit Ghislain Bardout, qui s’est inspiré, avec des ingénieurs, d’expérimentations menées dans les années 1960-1970, notamment par le commandant Cousteau. Mais c’est la première fois qu’un tel outil sera mis à la disposition de la recherche scientifique, plus que de l’exploration.»

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