Psychologie

Chez les ados, un cerveau à deux visages

Malgré son immaturité, le cerveau des adolescents présente certains traits hyperefficaces. La profonde transformation qui s’exerce durant cette période explique bien des aspects de cette phase sensible de transition vers l’âge adulte

Que se passe-t-il dans la tête d’un adolescent? Quels sont les processus en jeu durant cette délicate période de transition qui désarçonne tant de parents? Comment expliquer les soudains revirements d’humeur, le manque d’empathie ou l’hypersensibilité dont font parfois preuve certains jeunes?

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Depuis leur découverte au début des années 1920 et durant tout le reste du XXe siècle, les hormones sexuelles étaient généralement pointées pour expliquer le comportement des ados. Or le passage à l’âge adulte est avant tout le fruit d’une longue maturation du cerveau. Et ces transformations expliquent bien des aspects propres à cette phase si sensible qui commence à la puberté et s’achève avec l’autonomie sociale du jeune adulte.

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«L’adolescence, ce sont les grands travaux. Le cerveau, surtout, est en chantier. Il n’est pas défectueux, mais étonnamment mouvant, explique au Temps la psychothérapeute Isabelle Filliozat, qui vient de publier On ne se comprend plus! Traverser sans dommage la période des portes qui claquent entre 12 et 17 ans (JCLattès). L’ado fait des progrès fulgurants dans le domaine de la pensée et des capacités d’apprentissage, mais d’autres zones sont momentanément moins opérationnelles.»

Elagage intérieur

Et pour cause: les spécialistes estiment que le cerveau adolescent n’a parcouru que 80% de son chemin vers la maturité, lent processus qui s’achèvera vers 20 ou 25 ans. Entre-temps, les aires cérébrales subissent un profond remodelage. Ainsi, jusque vers 11 ans pour les filles et 12 ans pour les garçons, les neurones se multiplient et se connectent au gré des nouvelles expériences et des apprentissages. La matière grise – qui contient les corps cellulaires des cellules nerveuses –, s’accroît et le cortex s’épaissit. «C’est une période extrêmement riche en ce qui concerne les capacités d’apprentissage, explique Micah Murray, professeur associé au département de radiologie et de neurosciences clinique du Centre hospitalier universitaire vaudois, (CHUV) à Lausanne. Le cerveau des jeunes adolescents possède en effet une plasticité impressionnante.»

D’un côté, le cerveau d’un ado dispose de matière grise à profusion. De l’autre, il manque de substance blanche

Frances E. Jensen, Université de Pennsylvanie

Par la suite, pour gagner en efficacité, le cerveau commence ce que l’on appelle un élagage synaptique, c’est-à-dire la suppression des connexions construites pendant l’enfance mais ne servant plus. Ce processus s’accélère du milieu à la fin de l’adolescence et se termine quand toutes les synapses inutiles ont été supprimées. Durant cette phase et jusqu’à l’âge adulte, la matière blanche – qui abrite les fibres nerveuses, elles-mêmes entourées d’une gaine de myéline protectrice – augmente, permettant des connexions plus rapides entre les zones cérébrales, notamment les lobes frontaux, alors que la matière grise se fait de plus en plus fine.

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«Le cerveau d’un adolescent nous place devant un paradoxe, décrit Frances E. Jensen, spécialiste de neurologie pédiatrique à l’Université de Pennsylvanie, dans son ouvrage Le cerveau adolescent, guide de survie à l’usage des parents. D’un côté, il dispose de matière grise à profusion. De l’autre, il manque de substance blanche. Ce dernier ressemble à une Ferrari flambant neuve, contrôles effectués, réservoir plein, que personne n’a encore jamais conduite sur route. En d’autres termes, le cerveau adolescent est gonflé à bloc, mais ne sait pas encore où aller.»

Amygdales réactives

Grâce aux progrès de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), les chercheurs ont observé que la connectivité du cerveau progressait lentement depuis l’arrière, en charge de l’interaction avec l’environnement et de régulation des processus sensoriels, vers l’avant. Les dernières zones à se brancher sont donc les lobes frontaux, qui permettent notamment le contrôle des impulsions, la planification, l’empathie ou encore la mesure des conséquences de ses actes.

Si la science du cerveau explique et structure, elle n’excuse par pour autant un comportement abracadabrant, stupide, illégal ou immoral

Frances E. Jensen, université de Pennsylvanie

«Toutes les structures sous-corticales sont déjà bien matures à l’adolescence, alors que les zones frontales, qui rendent possible la gestion des émotions se mettent en place plus tardivement», confirme Sébastien Urben, responsable de l’unité de recherche du Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (Supea) du CHUV. Voilà pourquoi le cerveau émotionnel prend régulièrement le pas sur le cerveau rationnel.

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A cela vient s’ajouter le fait que les amygdales cérébrales, ces petites structures situées dans le centre du cerveau et fonctionnant comme un système d’alerte, sont très réactives chez les adolescents, du fait qu’elles sont moins bien contrôlées par les lobes frontaux. Cette particularité biologique explique que les ados répondent aux situations de stress avec une réactivité émotionnelle nettement plus intense que les adultes.

Relativiser jusqu’à un certain point

«Jusqu’à ces récentes découvertes, on n’avait pas imaginé que le cerveau des adolescents se remaniait à ce point. Même si cela est très déstabilisant pour les parents, cela permet également de relativiser et de se rendre compte que les ados ne font pas forcément exprès de s’opposer ou de se comporter de telle ou telle manière», précise Isabelle Filliozat.

L’adolescence est donc une période où tout se désorganise pour se réorganiser de manière plus équilibrée, où certains comportements sont mus par de profonds chamboulements biologiques. Toutefois, comme le dit la neurologue Frances E. Jensen: «Si la science du cerveau explique et structure, elle n’excuse par pour autant un comportement abracadabrant, stupide, illégal ou immoral.» Ados, vous voilà prévenus.

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