La tolérance est la clé de l’entraide

Ethologie Face à un problème, les chimpanzés optent pour la coopération

Les primates choisissent les partenaires les plus adaptés à la situation

Dans un nouvel article publié dans la revue PeerJ , l’équipe du ­professeur Frans de Waal a repoussé ce qu’on croyait être les limites des capacités coopératives parmi les chimpanzés en captivité. Confrontés avec un problème à résoudre, et laissés libres de décider, ces animaux optent très souvent pour des aptitudes collaboratives en choisissant les coéquipiers les plus tolérants et en évitant ceux qui sont compétitifs et intransigeants.

«La coopération parmi les primates a suscité beaucoup d’intérêt car sa compréhension permet d’éclairer des aspects évolutifs aussi chez l’homme», explique ­Malini Suchak, auteure principale de cette étude et chercheuse à l’Université Emory (Etats-Unis). «Il s’agit d’un comportement complexe, autant chez les êtres humains que chez les animaux, car il nécessite la capacité d’une évaluation précise de la situation et des partenaires potentiels.»

Les résultats de telles recherches sont parfois controversés. Certains suggèrent que les primates loin de leur vie sauvage ne savent pas coopérer spontanément sans avoir été préalablement entraînés. De plus, l’esprit de compétition semble souvent l’emporter sur l’envie de s’entraider. «Nous voulions clarifier ce débat», ajoute Malini Suchak.

Pour cela, les chercheurs ont utilisé l’expérience suivante: pendant dix mois, deux ou trois fois par semaine, ils ont placé les chimpanzés dans un enclos avec une barrière qui cachait un plateau avec de la nourriture appétissante. Un ou deux chimpanzés devaient la déplacer pour permettre à un troisième individu de récupérer les friandises, qui étaient finalement distribuées aux trois. L’expérience a été menée au Yerkes Research Center Field Station, dans un large enclos externe considéré comme un environnement plus complexe que ceux utilisés auparavant dans d’autres tests.

Onze chimpanzés étaient présents, ce qui laissait à chaque in­dividu la possibilité de choisir s’il voulait collaborer, et quand et avec qui. Les chercheurs ont enregistré 3 565 gestes de coopération spontanée parmi les chimpanzés. «Nous avons montré que, même en captivité, les primates n’ont pas besoin d’être instruits par les humains pour s’entraider, explique Malini Suchak, et qu’ils peuvent coordonner des collaborations même entre plusieurs individus. Ils sont donc capables d’être attentifs aux autres membres du groupe et d’organiser des actions complexes. Par ailleurs, cette expérience nous a permis de tester aussi les capacités collaboratives chez les femelles.»

Dans la vie sauvage, en effet, la plupart des attitudes coopératives ont été constatées seulement parmi les mâles. Pourquoi? Les chimpanzés du beau sexe ne sauraient-elles pas collaborer? «Nos résultats suggèrent simplement que, dans la nature, les femelles ont moins d’occasions de coopérer, mais elles en ont la capacité tout autant que les mâles», ajoute Malini Suchak.

«Cette étude décrit sous un point de vue très intéressant la coopération parmi les chimpanzés, souligne Sonja Koski, chercheuse à l’Université de Zurich. Les auteurs ont confirmé les études précédentes d’Alicia Melis sur la capacité des chimpanzés de coopérer avec des partenaires spécifiques et montrent que la tolérance au sein du groupe est un facteur clé pour accomplir une tâche commune pour des animaux en captivité.»

Un résultat surprenant a été que, contrairement à ce qui se passe dans la vie sauvage, le choix du partenaire n’était pas lié au degré d’amitié ou de parenté mais plutôt au rang social. «Probablement que, dans ce contexte particulier, cette préférence permet de réduire les tensions entre les individus. Par contre, dans la vie sauvage, où la coopération s’établit pour créer des coalitions, il est ­primordial de collaborer avec des individus proches ou semblables, avec qui il y a aussi des relations d’amitié et de parenté», explique Sonja Koski.

Comme le précise la chercheuse, cette étude prouve que les chimpanzés sont donc plutôt doués pour choisir les meilleurs partenaires avec qui collaborer selon les situations affrontées. «Malheureusement en voie d’extinction dans leur vie sauvage et nécessitant de plus grands efforts de ­conservation, ces animaux fascinants continuent à nous livrer des secrets sur leur comportement et nous renseigner sur notre passé évolutif, et ceci, même après tant d’années d’étude et de travail», conclut-elle.

«Les primates n’ont pas besoin d’être instruits par les humains pour s’entraider»