Psychologie

«Chez les survivants, les traumatismes peuvent se révéler dix ans après»

Les survivants et les témoins des attentats terroristes de Paris ont vécu dans leur chair des actes d’une extrême violence. Emmanuel Escard de l’unité Médecine et prévention de la violence aux HUG, décrit les conséquences psychologiques possibles et leur prise en charge

Vendredi 13 novembre, à Paris, 129 victimes ont perdu la vie sous les tirs de terroristes. Les auteurs des attaques laissent aussi derrière eux quatre fois plus de personnes blessées dans leur chair et leur esprit, et d’innombrables proches de victimes qui ont été traumatisés par la violence guerrière des événements.

Le médecin Emmanuel Escard, responsable de l’Unité Médecine et prévention de la violence aux Hôpitaux Universitaires de Genève, décrypte les troubles dont peuvent souffrir les témoins et leur prise en charge à long terme.

Le Temps: Comment réagissent les personnes victimes dans les semaines et les mois qui suivent un choc?

Emmanuel Escard: Chacun réagit de manière différente, selon la gravité du traumatisme et la proximité avec l’événement. Mais aussi en fonction de critères personnels comme un antécédent traumatique, une situation médicale, sociale ou financière difficile, etc. Le médecin évalue la vulnérabilité et les ressources de la personne avant les faits, et après, pour avoir une idée de l’évolution possible de son état. Le thérapeute fait un bilan des premiers symptômes. Une «congélation» des affects et la stupeur peuvent survenir chez certaines personnes qui ne parlent alors plus. Le traumatisme peut provoquer chez d’autres de l’agitation, de l’anxiété et de la colère. Enfin, un troisième type de réactions est la dépersonnalisation: les victimes vivent comme dans un film, en dehors de la réalité et du temps. Après un choc très grave, la victime peut souffrir d’une réaction psychotique aiguë post-traumatique, avec des bouffées délirantes.

– Combien de temps durent ces symptômes?

– Les réactions «péri-traumatiques» c’est-à-dire proche du moment du choc, surviennent pendant les faits et perdurent pendant quelques heures voire quelques jours. Dans le mois qui suit, pendant la période dite post-traumatique, d’autres symptômes peuvent être observés, comme un état de stress post-traumatique aigu où la victime est hypervigilante, évite certains endroits ou revit des «flash-back» de tout ce qu’elle a vu, entendu, senti ou touché pendant l’incident. Ses cinq sens ont été atteints, le bruit de coups de feu, l’odeur du sang ou le contact avec un corps peuvent aussi revenir sans cesse. Ce sont des réactions normales à une situation anormale, qui peuvent durer quelques semaines.

– Comment sont mémorisés les traumatismes?

– Une distorsion du temps et de l’espace a lieu après des chocs graves. L’espace public n’est plus perçu de la même façon. Et la mémoire nous joue des tours: les traumatismes peuvent être enfouis et se révéler dix ou quinze ans après chez certaines personnes. On ne peut pas oublier.

– En quoi consiste la prise en charge des patients traumatisés?

– C’est bien d’agir rapidement et auprès des victimes individuellement pour leur offrir un espace pour s’exprimer. Comme pour une blessure physique grave, il est important de vite estimer l’ampleur de la souffrance au niveau psychologique. La personne est accueillie dans un milieu sécurisé puis le médecin évalue les conséquences psychiques immédiates de la victimisation pour pouvoir donner des conseils et prévoir si nécessaire un programme de soin. Il est important aussi de cautionner le statut de victime de la personne en disant qu’elle n’est responsable de rien de ce qu’il s’est passé. Il faut rendre la responsabilité à ceux qui ont commis l’acte et dire que ces derniers, s’ils sont encore vivants, seront recherchés et jugés. De nombreuses victimes se reprochent de ne pas avoir agi, ou auraient aimé agir autrement. On leur dit qu’ils ont vécu une situation très grave, et qu’ils ont fait le mieux possible étant donné le stress aigu. Le thérapeute ne peut pas rester dans une neutralité bienveillante, il doit se positionner en distribuant les responsabilités.

– Quels sont les soins pour lutter contre le stress post-traumatique?

– Le médecin propose des entretiens très réguliers et s’il y a trop de souffrance, il peut donner des médicaments qui vont soulager l’anxiété et les fortes angoisses. Plusieurs approches psychothérapie sont possibles comme l’EMDR [désensibilisation et retraitement des informations avec l’aide de mouvements des yeux, ndlr] et l’hypnose, mais uniquement si les symptômes sont stabilisés, avec le risque sinon de rappeler la scène traumatique. Par la psycho-éducation, le médecin aide le patient à comprendre ce qui est normal de ce qui ne l’est pas, à trouver comment faire pour travailler sur les flash-back pour qu’il se sente toujours en sécurité. Par exemple, le médecin peut demander à la personne qui n’ose plus aller dans un lieu, d’y retourner une ou deux heures, accompagnée. C’est un travail de longue haleine. Si les réactions post-traumatiques s’installent et deviennent chroniques au-delà d’un voire plusieurs mois, le traitement doit être adapté. Il y a des espoirs de guérison, mais elle peut prendre plusieurs années.

– Certaines personnes sont-elles plus à risque de développer un stress post-traumatique chronique?

– Des états de vulnérabilité préalables, comme des antécédents psychiatriques, la consommation d’alcool et la gravité des faits peuvent augmenter la probabilité qu’un stress post-traumatique chronique s’installe. Mais ce n’est pas obligatoire, même après un grave incident.

– Que se passe-t-il s’il n’y a pas de suivi psychologique des victimes?

– Si les victimes de traumatisme grave ne consultent pas, au bout de quelques années, une modification durable de la personnalité s’installe parfois. Les proches disent que la personne a changé: elle se replie sur elle-même, elle est devenue méfiante, paranoïaque ou revendicatrice, alors qu’elle ne l’était pas avant. Ce genre de traumatisme change notre carte du monde.

– Quel est le rôle des proches?

– Le soutien des proches est très important pour éviter les symptômes post-traumatiques, parfois même davantage que les traitements psychothérapeutiques et médicamenteux. Le conjoint ou la conjointe ainsi que les enfants sont aussi reçus en consultation. Quelques fois, les victimes ne vont pas trop mal en première consultation mais ce qui les enfonce, c’est la détresse de leurs proches. D’où l’importance d’une prise en charge plus large que ce que l’on pense avec la famille, les amis, et le milieu professionnel.

– Suite aux attaques, des milliers de gens ont rendu hommage aux victimes, les médias relatent les faits et suivent l’enquête. Quel impact cela a-t-il sur les personnes traumatisées?

– Les médias sont bénéfiques au départ mais ils peuvent aussi favoriser les flash-back. Dans un premier temps, les victimes se sentent soulagées de parler de ce qui s’est passé, même plusieurs fois. Mais après trop de répétitions, la victimisation s’installe et les risques psychiques augmentent. On l’a observé après le 11 septembre 2001. Et après le génocide au Rwanda, par exemple, j’ai observé que la répétition des commémorations à chaque mois d’avril déstabilise les gens. La solidarité collective manifestée après des événements comme les attentats à Paris, et la visibilité du travail d’enquête sont positives pour les victimes. Les commémorations, dans de bonnes conditions, c’est-à-dire sans tension politique ni animosité, sont aussi utiles.

– Les sentiments de haine et de vengeance sont-ils fréquents après un traumatisme?

– Ces émotions sont observées plus fréquemment chez les hommes victimes que les femmes. Le but de la consultation psychologique n’est pas d’éradiquer ces réactions. Le thérapeute doit comprendre l’émotion tout en avertissant que la vengeance a ses limites en termes de loi et qu’elle ne résoudra rien. Le sentiment de haine peut être bénéfique au début mais s’il perdure avec l’idée de représailles, le soignant doit responsabiliser la victime et l’aider à éviter les amalgames. La violence «subie» ne doit pas amener de la violence «agie».

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