Retour vers la suture

Chien, singe, cochon: le grand bestiaire de l’histoire des greffes

Dans les années 1950, la compétition faisait rage pour savoir qui parviendrait à réussir une telle intervention. Pour y arriver, les médecins n’ont pas hésité à expérimenter des techniques pour le moins particulières

Chaque mardi de l’été, «Le Temps» se penche sur des épisodes particulièrement sanglants de l’histoire de la médecine: les premières greffes ou césariennes, ou des pratiques aujourd’hui abandonnées comme les saignées.

Episode précédent: La dissection, cet objet vénal des fossoyeurs clandestins

Chloé a un nénuphar qui pousse dans son poumon droit. Les fans du roman de Boris Vian le savent, toutes les fleurs du monde ne seront pas suffisantes pour sauver l’héroïne de L’écume des jours. Il faut dire qu’en 1947, date de parution de l’œuvre, le funeste destin de Chloé trouvait des échos dans la société. Faute de greffe, un organe défaillant représentait une lame suspendue au-dessus du malade par un crin de cheval. Aujourd’hui, si le crin est remplacé par un cordage bien solide, l’épée de Damoclès perdure, incarnée, cette fois, par le manque de donneurs.

Pour en arriver à une standardisation de cette pratique, il aura fallu ténacité, génie et, bien souvent, un sens de l’éthique discutable. Si des greffes sont déjà imaginées dans la mythologie égyptienne et gréco-romaine, la conquête de cette technique débute réellement au XIXe siècle avec Jacques-Louis Reverdin, médecin genevois qui fut le premier à couvrir la surface d’une plaie avec des petits morceaux de peau. A cette époque, l’armée britannique préférait utiliser de la peau de grenouille pour rafistoler ses grands brûlés… La compétition était lancée…

Animaux au bloc

Le XVIIIe siècle voit le développement des premières expérimentations de greffe sur les animaux, aboutissant, en 1902, à l’autogreffe d’un rein sur le cou d’un chien par le chirurgien autrichien Emerich Ullmann. Des tentatives sur l’homme ont, quant à elle, eu lieu en 1906. A cette date, le médecin français Mathieu Jaboulay greffe un rein de porc, puis de chèvre au pli du coude de deux patientes atteintes d’insuffisances rénales, sans grand succès.

Faute de connaissances sur le système immunitaire, les médecins s’essaient à des greffes d’organes de tous types d’animaux: singes, chiens et même lapins passent ainsi au bloc opératoire. Mais systématiquement, le corps se défend contre le greffon. Ces échecs permettent de découvrir le principal obstacle de la transplantation: le rejet. L’origine de ce dernier sera finalement attribuée à un problème immunologique dans les années 1950, grâce aux travaux du biologiste britannique Peter Medawar, récompensé du Prix Nobel en 1960.

Dès 1950, on se concentre donc sur les allogreffes – donneur et receveur faisant partie d’une même espèce – et l’on commence à irradier l’organisme receveur pour éliminer les cellules immunitaires, afin de diminuer les risques de rejet. Cette technique permet une acceptation prolongée du greffon… de quelques jours, au début. La concurrence fait alors rage entre les sites de Boston et Paris pour parvenir à réaliser une première transplantation rénale réussie. C’est finalement l’Américain Joseph Murray qui y parviendra en 1954, en pratiquant l’intervention sur des jumeaux monozygotes.

Prisonniers cobayes

Dès lors, la magie commence à opérer et les succès se multiplient. L’irradiation laisse la place aux immunosuppresseurs tels que la ciclosporine – qui fut découverte en Suisse en 1972 –, s’avérant plus efficaces et moins délétères pour l’organisme. Entre 1957 et 1980, moelle osseuse, foie, cœur, trachée et aorte commencent à être greffés. Le défi principal restant le poumon. La première réussite arrive en 1983 après bien des tests… sur des prisonniers, notamment. En effet, dans les années 1960, de nombreux détenus aux Etats-Unis tentent d’alléger leur peine en se proposant comme cobayes. En 1963, un prisonnier atteint d’un cancer du poumon accepte de se faire transplanter, mais cette première tentative échoue et précipite sa peine capitale.

Aujourd’hui, les transplantations permettent de sauver des centaines de patients chaque année. «Des plus vieux aux plus jeunes», souligne John Wellinger, médecin lausannois ayant greffé le plus jeune patient de Suisse, âgé de 6 ans à l’époque. En Suisse, environ 5% des personnes sur liste d’attente en 2017 n’ont toutefois pas eu la chance d’obtenir un organe à temps, selon les statistiques de Swisstransplant. Xénogreffes ou production in vitro d’organes pourraient peut-être, dans le futur, représenter une alternative au manque d’organes. «En plus du challenge technique, il reste toutefois des barrières éthiques à surmonter», nuance John Wellinger. Celles dont on ne se préoccupait pas encore quand l’histoire de Chloé émergeait de la plume de Boris Vian.

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