Saviez-vous qu’il y a 37 milliards de poulets dans le monde – soit environ 5 par humain –, que la production de bœuf occupe – à calories égales – 36 fois plus de surface que la volaille? Imaginiez-vous que les banquises de mer rétrécissent de 24 500 kilomètres carrés chaque année dans l’hémisphère nord tandis que nos égouts rejettent 4 millions de tonnes d’azote dans les cours d’eau ou que l’agriculture grignote 72 000 km² de forêts tous les ans soit 36 fois plus que l’urbanisation? Ces quelques exemples proviennent de la première mouture de la base de données des impacts humains, lancée il y a quelques jours par une équipe menée par Rob Phillips (Caltech) et Ron Milo (Institut Weizmann), dont la méthodologie est soigneusement décrite dans un article publié dans Patterns. Une idée salutaire tant les discussions – en famille et dans les assemblées élues – sont souvent polluées par l’idéologie et les opinions dès qu’il s’agit d’évoquer notre empreinte sur la nature.

Conçu pour le grand public et les dirigeants du monde

«Les faits plutôt que les croyances.» C’est ainsi que Rob Phillips, physicien, résume la philosophie de ce projet qu’il porte depuis plusieurs années avec son complice biologiste Ron Milo. «Un pilote d’avion qui traverse la planète sait calculer à 400 litres près ce dont il aura besoin pour son trajet. Les chiffres ne se discutent pas. Ils sont la base de toute réflexion! Et n’importe qui doit pouvoir y accéder. Nous avons autant travaillé en pensant à Macron, Trump ou Poutine qu’à tous les humains, quels que soient leurs connaissances scientifiques et leur bagage culturel.»

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Si le site est un peu austère, sa mission est accomplie, grâce notamment à l’usage fréquent d’éléments de comparaison (par rapport à la population humaine, à la surface d’un stade ou au volume d’une baignoire, etc.). «Si je vous dis qu’il faut aujourd’hui 2000 mètres carrés de cultures pour nourrir un humain, ce n’est pas évident à visualiser. Si j’ajoute qu’avec une surface équivalente à un terrain de foot on peut nourrir seulement 5 personnes, c’est tout de suite plus clair!»

Chaque entrée, qui s’appuie le plus souvent sur des travaux scientifiques publiés et validés par des pairs, est accompagnée d’une fiche explicative, résumant la méthode utilisée pour l’obtenir. Pour d’autres données, issues par exemple de rapports, plusieurs sources sont mentionnées. Ainsi, on constatera que le pétrolier BP et l’Administration américaine d’information (EIA) sur l’énergie ont des estimations voisines de notre consommation de pétrole. A chaque fois, un dossier sur le site GitHub regroupe les données sources, les données synthétisées, et le code informatique Python qui a permis de passer des unes aux autres. De fait, la seule limitation à l’usage d’Anthroponumbers.org est linguistique, puisque le site ne connaît que la langue de Shakespeare.

Le scepticisme des pairs

L’intérêt de cette base semble pourtant avoir échappé à quelques pointures scientifiques mandatées par une prestigieuse revue pour évaluer ce travail avant sa publication. «Certains pairs ont expliqué qu’ils ne voyaient pas l’intérêt de créer une nouvelle banque de données puisque les scientifiques en ont déjà des milliers. Et notre article a été rejeté, pour être accepté ensuite par Patterns», regrette Rob Phillips. Le physicien américain et son collègue Ron Milo avaient déjà rencontré le même scepticisme, en 2007, lors de la création d’une base de données de chiffres sur la biologie dont le nouveau site s’inspire. BioNumbers reçoit désormais 40 000 visiteurs chaque mois. «Plus de trois mille par jour depuis la semaine dernière! Ce sont des élèves et des étudiants, des enseignants, des chercheurs aussi, qui viennent de partout, aussi bien d’Europe que d’Indonésie. C’est ce que nous espérons réussir avec Anthroponumbers.org», explique Rob Phillips, dans un français fluide qui trahit de nombreux voyages et séjours dans l’hexagone.

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Si cette base de données est appelée à grandir – elle compte environ 300 entrées à ce jour –, ses créateurs ne font pas dans la démesure. «Nous couvrons des domaines si vastes et si évolutifs que l’exhaustivité n’aurait aucun sens. Nous visons, à terme, quelques milliers d’entrées, explique Griffin Chure, biologiste à l’Université Stanford, premier auteur – avec sa collègue Rachel Banks du Caltech – de l’article de Patterns. Chaque entrée fait l’objet d’un important investissement de temps, pour trouver la source la plus pertinente, vérifier les méthodes et préparer les informations. Il existe beaucoup de données de mauvaise qualité, que nous ne pouvons nous permettre de mettre en avant. Nous nous sommes fixé un objectif de mise à jour tous les trois mois, en partie pour rafraîchir certaines données qui sont régulièrement actualisées.» Un effort qui s’appuie notamment sur le volontariat d’étudiants de multiples disciplines à Stanford, au Caltech et à l’Institut Weizmann, encadrés par des scientifiques aguerris.

Un financement que défendent les intéressés

Malgré tout le bénévolat suscité, le site aura besoin d’argent pour exister dans la durée. «Nous sommes principalement soutenus par l’Institut Weizmann, ainsi que par le Resnick Sustainability Institute du Caltech.» Ce dernier a été fondé en 2009 grâce à une donation de Stewart Resnick – et son épouse –, l’un des agriculteurs les plus riches des Etats-Unis qui a, entre autres, fait fortune dans la pistache et les amandes. «Cela peut surprendre, mais de nombreux agriculteurs californiens investissent beaucoup pour rendre leur activité plus durable», insiste Rob Phillips.

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Après un long moment passé à fouiller dans la base, un constat peut surprendre: il n’existe par exemple nulle trace des prévisions du GIEC sur le réchauffement du climat au cours de ce XXIe siècle. «C’est un choix délibéré de notre part de ne pas mettre de projections sur le futur, souligne Griffin Chure. Non pas que nous contestions les résultats des modèles de prévision climatique, bien au contraire. Mais parce qu’en ne mettant que des chiffres dûment vérifiés et le résultat d’observations confirmées, on s’assure que personne ne puisse critiquer notre contenu au nom d’une quelconque idéologie.» Pour le climat du XXIe siècle, il faudra donc nous contenter des documents de l’organisme onusien, trop souvent inaccessibles au commun des mortels, même aux élites politiques qui ont tant besoin d’être mieux informées.