Retour vers la suture

La chirurgie plastique, entre gueules cassées et parfum de soufre

Longtemps marginalisée par le reste du corps médical, la chirurgie esthétique se pratiquait déjà à l’Antiquité. Elle a toutefois pris son essor dans les années 1920 en Europe, sans que beaucoup de contrôle ne soit exercé sur la pratique

Chaque mardi de l’été, Le Temps se penche sur des épisodes particulièrement sanglants de l’histoire de la médecine: les premières greffes ou césariennes, ou des pratiques aujourd’hui abandonnées comme les saignées.

Episodes précédents:


Changer son apparence ou reconstruire une partie du corps abîmé par les infections, les blessures ou encore les défauts congénitaux… La quête d’harmonie physique semble avoir préoccupé les hommes depuis la nuit des temps. Pour preuve: durant l’Antiquité, on pratiquait déjà la chirurgie réparatrice, notamment à l’aide de prothèses de nez que l’on fixait sur le visage avec de la sève de plantes.

Le traité de chirurgie indien Sushruta Samhita, datant d’il y a plus de deux mille cinq cents ans, décrit par ailleurs – avec moult détails – les techniques avec lesquelles les médecins procédaient à des rhinoplasties pour réparer les nez amputés, punition courante pour les délits tels que l’adultère: «D’abord, on prend une feuille d’une plante rampante assez grande pour recouvrir la zone qui a été enlevée. Puis un lambeau de peau de même taille sera prélevé de la joue de bas en haut, et tourné pour recouvrir le nez. La partie à laquelle cette peau doit être attachée devra être scarifiée et le chirurgien doit joindre les deux parts rapidement mais avec sang-froid.»

Terrain d’expérimentation

Au XVIe siècle, le chirurgien italien Gaspare Tagliacozzi, pionnier de la chirurgie faciale, met au point une technique appelée «greffe italienne», permettant d’éviter que les tissus prélevés ne meurent précocement, faute de vascularisation suffisante. Cette méthode consistait à découper un morceau de la peau du bras pour l’apposer sur le nez, tout en en laissant une partie attachée. L’opéré devait ensuite conserver le bras fixé contre la tête durant environ vingt jours, avant que le pédicule ne soit sectionné. Si la technique, efficace, a été utilisée jusqu’au XXe siècle, question confort du patient, on a vu mieux.

Malgré quelques précurseurs, la chirurgie réparatrice, ou esthétique, ne prend vraiment son essor qu’au siècle dernier, plus précisément durant la guerre de 14-18, qui fournit aux médecins un terrain d’expérimentation considérable. «C’est la première fois que l’on fait face à un nombre aussi important de personnes gravement défigurées, retrace Yannick Le Henaff, maître de conférences en sociologie à l’Université de Rouen. Les médecins, qui n’étaient pas nécessairement formés aux techniques de chirurgie reconstructrice, apprirent sur le tas, tentant de redonner une dignité à ceux que l’on considérait comme des héros de guerre. Sur certains cas particuliers, on a procédé à une dizaine, voire à une vingtaine d’interventions.»

Testicules de singe

La chirurgie plastique intègre ensuite progressivement les sphères de la société civile, aidée en cela par l’introduction, au XIXe, de l’anesthésie locale et le développement des techniques d’antisepsie. Faute de contrôles suffisants, les charlatans sont légion, et des pratiques douteuses émergent, nourries par le culte de la beauté et de la jeunesse éternelle. «Un des plus grands scandales de la discipline est lié aux greffes de tissus de testicules de singe chez l’homme par le chirurgien Serge Voronoff, décrit Yannick Le Henaff. Il prétendait ainsi pouvoir rajeunir ses patients et les rendre plus forts. On s’est vite rendu compte de l’arnaque, mais cette affaire a contribué à augmenter le parfum de soufre qui régnait autour de cette discipline.»

Durant les Années folles, on pratique régulièrement différentes interventions en cabinet privé, dont des liftings, des retouches de paupières ou encore des réductions mammaires. L’engouement pour la médecine esthétique n’est cependant pas que question d’apparence: «On pensait, à l’époque, qu’en rendant les formes plus belles, les organes seraient plus propices à la reproduction», décrit le sociologue. Un procès retentissant, à la fin des années 1920, vient néanmoins rappeler que la discipline n’est pas dépourvue de dangers. Une opération ratée de dégraissage des chevilles, réalisées par le Dr Dujarier sur une mannequin de la maison Poiret, tourne en effet au désastre. Contrainte d’être amputée, la jeune femme meurt des suites opératoires.

Longtemps marginalisée par le corps médical, sceptique face à la pertinence de cette chirurgie réalisée principalement sur des corps sains, la médecine esthétique devra attendre la fin des années 1970 pour acquérir une certaine légitimité et être enfin reconnue comme une spécialité à part entière.

Dossier
L'histoire sanglante de la chirurgie

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