Les disputes ont commencé dès le début en Europe, quand, vers 1630, des jésuites rapportèrent l’écorce de quinquina d’Amérique du Sud, où certains Indiens l’utilisaient en décoction pour lutter contre les fièvres intermittentes du paludisme (ce don des conquistadors). La malaria (le «mauvais air»), l’autre nom du palu, faisait des ravages en Europe, mais les protestants et les adversaires des jésuites en tenaient, eux, pour les saignées; querelles médicale et religieuse étaient mêlées. Plus tard, Voltaire écrira: «Le quinquina, seul remède spécifique contre les fièvres intermittentes et placé par la nature dans les montagnes du Pérou, mit la fièvre dans le reste du monde»…

Le paludisme est provoqué par un parasite, le plasmodium, qui s’attaque aux globules rouges et provoque des fièvres intenses, voire des lésions cérébrales parfois fatales; il se transmet par les moustiques et tue encore plus de 400 000 personnes par an selon l’OMS. Deux événements ont installé la «poudre des jésuites» dans la pharmacopée du XVIIe: la guérison d’un groupe de cardinaux du Vatican, et celle de membres de la famille royale britannique par un médecin anglais, Talbot, qui avait inventé un remède à base de vin et de quinine moins désagréable à consommer et surtout mieux dosé (les doses optimales sont proches du seuil de toxicité).

Contre l’avis des médecins français, Louis XIV le fait venir pour soigner sa famille, dont son fils, le Grand Dauphin, et lui-même aussi – les marais de Versailles étaient infestés à l’époque. Le roi, conquis, achète son secret au médecin anglais, il le fait naturaliser Français, lui offre une rente, et ce n’est qu’à la mort de Talbot que Louis XIV ordonne la publication de De la guérison des fièvres par le quinquina en 1681, qui achève de normaliser la quinine. Un an plus tard, La Fontaine écrit même un «poème du quinquina».

Un autre sous-débat agitait le régime de Louis XIV: convenait-il d’utiliser du vin de Bourgogne ou de Champagne pour masquer le goût amer de la quinine? La question peut paraître anecdotique, mais cette idée d’accompagner d’alcool la quinine est tout de même à l’origine d’un des cocktails les plus populaires du monde, le gin tonic: selon la légende, c’est la Compagnie anglaise des Indes orientales qui eut l’idée de rajouter du gin, alors l’alcool le plus produit et populaire au Royaume-Uni («Gin Craze»), à la boisson à la quinine qu’elle distribuait à ses équipages dévastés par la malaria et le scorbut au XVIIIe siècle… Car la quinine s’utilise en mode préventif comme en mode curatif.

En 1820, le principe actif est isolé par deux pharmaciens-chimistes français, Pelletier et Caventou. Au XIXe siècle, surexploité en Amérique du Sud, le quinquina devient un arbre de plantation, notamment en Inde et à Java. Mais pas de quinine pendant la Seconde Guerre mondiale: les nazis bombardent les stocks néerlandais et les Japonais envahissent Java. Or le palu décime les armées américaines, notamment en Sicile. Quand les alliés reprennent Tunis, où des labos de la France vichyste travaillent sur de la quinine synthétique, ils récupèrent la recherche française, stratégique, et c’est ainsi qu’un médecin emporte à Alger 5000 comprimés de «sontochine» dans un avion militaire… C’est cette molécule qui deviendra la chloroquine, ou Nivaquine, de son nom commercial.

Elle restera le traitement standard du paludisme en traitement et en prophylaxie jusque dans les années 1980, quand les résistances du plasmodium deviennent majeures. Le palu se traite aujourd’hui avec l’artémisinine, cette molécule provenant d’un arbuste, l’armoise annuelle, et qui a valu à la Chinoise Tu Youyou le Prix Nobel de médecine ou physiologie en 2015. Tandis que la Nivaquine a continué de beaucoup, beaucoup faire parler d’elle.