L’autre jour, c’était en Tanzanie. Pourquoi donc se rencontrer à Moshi, cette petite ville dont l’unique attrait est de se trouver dans les jupes du Kilimandjaro? Cette réunion de dermatologues semble d’autant plus improbable que cette région du nord du pays, dans laquelle habitent un million et demi de personnes, doit compter, tout au plus, une poignée de spécialistes des maladies de la peau. «Précisément!» note Christophe Hsu.

Il connaît les chiffres de mémoire: à l’échelle de la Tanzanie, seuls 20 dermatologues sont recensés, pour un pays de 65 millions d’habitants. Chacun de ces médecins doit par conséquent s’occuper d’un peu plus de… 3 millions de patients potentiels. A titre de comparaison, à Genève, un dermatologue veille sur 13 000 habitants.

Christophe Hsu en fait partie. Au bout du lac Léman, il travaille en cabinet et ne manque pas de clientèle. Mais ce médecin est surtout guidé par un principe: «En Suisse, je peux faire une grande différence pour un petit nombre de personnes. Mais je veux aussi réussir à faire ne serait-ce qu’une petite différence pour un très grand nombre de gens.»

A l’heure de grands espoirs

Augmenter le bien-être de la population, aussi largement que possible, quel serviteur du serment d’Hippocrate ne souscrirait-il pas à cette mission? Christophe Hsu en est désormais totalement convaincu: pour lui, le moyen le plus direct est obligatoirement celui de l’intelligence artificielle (IA). Nous sommes à l’heure de grands espoirs, même si ce chemin – qui passe par l’Afrique, mais aussi par la Chine – peut se révéler encore très long.

Mais tout d’abord, en bon médecin, priorité au diagnostic. Si, en Tanzanie comme dans l’ensemble du continent africain, les dermatologues sont pratiquement inexistants, cela n’enlève rien à la gravité du problème. Au cours de leur vie, neuf Africains sur dix auront un problème de peau. Quelque 15% des enfants souffrent d’eczéma, 5% seront atteints de la gale. Les infections sont en outre légion, qui viennent compliquer la guérison.

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Les maladies de la peau sont donc particulièrement répandues mais, bien plus grave encore, elles peuvent souvent avoir des conséquences qui dépassent largement les problèmes de santé. «Un mal de ce type risque d’isoler complètement un enfant ainsi que son entourage. C’est un handicap qui frappe souvent des familles entières», constate le médecin. Or, poursuit-il, une petite demi-douzaine de maladies concentre à elles seules l’immense majorité des cas qui ravagent les forces vives du continent. Des maladies qui, de surcroît, sont souvent relativement faciles à soigner.

Les promesses de l’IA

Face à ce constat, Christophe Hsu n’a pas tardé à déceler les promesses offertes par l’intelligence artificielle. A Genève, il entre presque par hasard en contact avec des responsables de l’Académie chinoise de l’information et des technologies de l’information, de passage en Suisse. On promet de se revoir, ça ne mange pas de pain. Mais l’homme se débrouille pour renforcer effectivement les liens à l’hôpital de Xiangya, dans la province chinoise du Hunan. Le Genevois ne tardera pas à multiplier les voyages. Il commence à se préoccuper des financements, qui seront notamment assurés par la Fondation Botnar, à Bâle, pour les enfants et les jeunes.

Progressivement, le projet s’étend sur trois continents. Christophe Hsu explique: «Il faut nourrir la machine. Quelque 100 000 images sont nécessaires pour entraîner l’algorithme, afin qu’il puisse «reconnaître» de lui-même une maladie.» En Chine, le matériel à disposition est, potentiellement, illimité. A Bâle, des centaines de milliers d’images sont déjà disponibles, même si elles ne sont pas réellement «standardisées», ce qui les rend plus difficiles à interpréter par les ordinateurs.

Reste encore l’Afrique, et les particularités des maladies présentes sur ce continent. D’où la petite escapade au pied du Kilimandjaro; d’où la nécessité de fournir du matériel aux rares médecins présents sur place, de définir les protocoles à suivre pour multiplier les photos et les données, de s’assurer du suivi lors de l’énorme exercice d’étiquetage qui se met en place.

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«L’Afrique part de loin, reconnaît le Genevois. Mais il y a moyen de sauter quelques étapes, du fait par exemple qu’il y a souvent une très bonne couverture internet. Cela favorise beaucoup l’échange de données.» S’assurer que toutes ces données seront bien rendues anonymes; se méfier d’une possible utilisation frauduleuse, qui n’aurait rien à voir avec l’objectif recherché: à ces conditions, note le médecin, nous devons aujourd’hui surmonter toutes les peurs liées à l’utilisation de l’IA. «C’est un train lancé à toute vitesse, il ne faut pas le manquer.»

Un double piège fatal

Un chef de village qui sera capable, grâce à l’IA, de poser le bon diagnostic au fin fond de la Tanzanie? Il faudra encore rédiger un matériel explicatif adapté aux conditions locales. Et surtout, se prémunir contre un double piège fatal: «Il faut que le diagnostic soit sûr et donc éviter toute approximation. Mais il faut aussi être certain de pouvoir apporter la bonne réponse. Il n’y a rien de pire que de poser un diagnostic exact quand les gens ne disposent pas d’une solution.»

Sur une de ses pages Facebook, Dermatology News Daily, où il s’adresse en priorité à ses collègues dermatologues, Christophe Hsu a déjà une liste de 340 000 «fans». Bientôt, peut-être, ce sont des millions de malades africains qui pourront lui exprimer leur reconnaissance.


Profil

1979 Naissance à Genève.

2008 Etudes au National Skin Centre de Singapour.

2010 Devient médecin spécialiste en dermatologie.

2013 Entre au bureau éditorial du «Journal of the American Academy of Dermatology».

2018 Consultant en télédermatologie et intelligence artificielle à l’Hôpital universitaire de Bâle.


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